Avril 2026
COMMENT
REVIVRE AVEC LA DOULEUR ?
Élisabeth BERTHOU
(Le Monde - Mercredi 10 décembre 2025)
Le
médecin Hélène Rossinot évoque les souffrances tant physiques que mentales des
patients atteints de maladies chroniques
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a première rencontre avec la douleur
peut se comparer avec le début des relations sentimentales. Certains sont comme
frappés par la foudre. D’autres se découvrent peu à peu, lors des rendez-vous
qui s’étalent sur des semaines, des mois, des années. »
Dès le début de son
sixième livre, Hélène Rossinot, médecin de santé publique, spécialiste des
aidants, donne le ton. Elle décrit avec fougue la relation particulière,
multiforme, que les patients atteints d’une maladie chronique entretiennent
avec leur souffrance, tant physiques que mentales. Sa collecte de témoignages
puissants vient étayer l’insuffisance de la prise en charge, en lien avec
l’incompréhension des soignants ou le désarroi des aidants.
Si
nommer la douleur, dont « les
racines sont plantées dans la chair ou l’esprit », est difficile, la
prise en considération de celle-ci l’est encore davantage, confient nombre de
malades. Ainsi, Marie, 18 ans, dont l’endométriose est niée ; Alice, 22
ans, à qui un gastro-entérologue conseille une psychothérapie plutôt que d’explorer
les symptômes de la maladie de Crohn qui sera révélée plus tard ; ou
encore l’autrice, elle-même victime d’une spondylarthrite ankylosante,
diagnostiquée après quinze années d’errance médicale.
D’autres handicaps, souvent invisibles,
pèsent sur les patients : sidération, solitude, peur, colère… que la
docteure Rossinot commente finement. Souffrir peut faire douter de soi,
culpabiliser, jusqu’à instiller une « sorte
de syndrome de l’imposteur de la douleur ».
« Il faut pouvoir parler »
« La douleur isole et, si l’on
veut réussir à recréer des liens les uns avec les autres, même si on a mal, il
faut pouvoir parler », scande-t-elle, car la
communication est la clé de voute du « revivre ». Ce message, qui
s’adresse à tous, est complété par une alerte, destinée en priorité aux
soignants : attention à la psychiatrisation des douleurs, à l’absence
d’écoute ou à la sous-estimation de la souffrance ! La médecine, juge
l’autrice, « s’appuie sur de
nombreux préjugés et erreurs qui biaisent enseignement, recherche,
développement des traitements et accompagnement des patients ».
Comme
en écho à ce livre, l’Observatoire français de la douleur et des antalgiques a
publié, fin octobre, son baromètre annuel. Plus de 23 millions de Français
vivent avec des douleurs chroniques. Parmi eux, 70 % subissent des
répercussions psychosociales (troubles du sommeil, anxiété, dépression,
troubles cognitifs). Malgré la prescription d’antalgiques souvent forts (27 %
de prescriptions d’opioïdes), moins de un malade sur
trois voit une amélioration. Le lecteur averti de Revivre malgré la douleur se posera sans doute une question :
combien de patients la douleur conduit-elle vers la tentation du suicide ?
L’autrice, de son côté, donne des pistes pour échafauder une nouvelle vie.
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ÉLISABETH BERTHOU
Revivre
malgré la douleur,
d’Hélène Rossinot (Robert Laffont,
208 p., 19 €, format numérique 12,99 €)