Juillet 2026
LES
VALEURS DU RIRE
MARINE
COLOMBEL
(Psychologies - Mai 2026)
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Psychiatre
praticien hospitalier dans l’établissement public de santé mentale à
Barthélémy-Durand, à Étampes (91), où elle a ouvert une consultation dédiée à
la prévention et la prise en charge du burn-out, elle a notamment publié Neuroplantes, stress, anxiété, dépression… Les
sept plantes qui aident votre cerveau (Marabout, 2026). |
Je fais, une fois par mois, des gardes
de psychiatrie aux urgences. La particularité de ces gardes, c’est leur imprévisibilité
totale. En quelques heures, on peut passer d’une crise d’angoisse à une rupture
amoureuse dramatique, d’une tentative de suicide à quelqu’un qui souffre de solicitude. Bref, on voit passer toute la gamme des
détresses humaines.
En tout cas, à chaque fois, j’ai l’habitude de faire
des blagues, des jeux de mots qui, à défaut de tout le temps réconforter les
personnes que j’accueille, permettent souvent de décrocher un sourire. Et ce sourire,
dans une salle d’urgences, a une valeur clinique. C’est d’ailleurs l’une des
premières leçons transmises par les anciens pendant mon internat : un
patient qui rit est un patient qui ne s’est pas totalement effondré sous le
poids de ce qu’il traverse. La capacité à accéder à l’humour constitue un
indice de protection psychique, un signe que quelque chose du sujet reste
mobile, vivant, capable de mise à distance.
Si on regarde dans la classification psychanalytique, l’humour
est considéré comme une défense mature. À la différence du déni ou de la
dissociation, il ne nie pas la réalité traumatique. Il l’introduit dans le
langage, mais en y ajoutant une distance symbolique. L’événement douloureux est
reconnu, mais l’affect est transformé ; rire, dans ce cadre, n’est pas
fuir, c’est adopter une position active face à l’adversité.
Certains comiques ont d’ailleurs décrit leur humour
comme un antidote à leurs propres tendances dépressives, à l’image de Robin Williams
ou de Jim Carrey, qui ont souvent évoqué le rôle protecteur de la dérision dans
leur trajectoire personnelle. Bien avant eux, Sigmund Freud notait :
« Regarde ! Voilà le monde qui te semble si dangereux ! Un jeu
d’enfant ! Le mieux est donc de plaisanter !1 » Dans cette
perspective, l’humour devient une forme de sublimation, une manière de
transformer la détresse en énergie psychique élaborée.
Mais tous les rires ne se valent pas. Rire avec, comme
cela peut arriver pendant mes gardes, est un indicateur de ressources. Rire de
l’autre, en revanche, transforme le cataplasme en poignard. L’ironie blessante,
le sarcasme, la moquerie n’ont rien d’une défense mature, ils constituent une
attaque. Comme l’écrit André Comte-Sponville2, l’ironie est souvent
« une arme tournée, presque toujours, contre autrui ». Ce rire-là
humilie, isole, il détruit. C’est celui auquel renonçait Spinoza lorsqu’il
écrivait : « Non ridere, non lugere, neque detestari,
sed intelligere3. »
Aux urgences psychiatriques, c’est peut-être cela
l’équilibre à trouver : gardez assez d’humour pour respirer, mais la
distance nécessaire pour ne pas oublier qu’on parle à quelqu’un qui souffre. ●
1. In Le Mot d’esprit et ses rapports avec
l’inconscient, annexe « L’humour » (Gallimard, 1927), republié
sous le titre Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (Gallimard,
"Folio", 1992).
2. In Petit Traité des grandes vertus (Points,
2014).
3. « Ni rire, ni pleurer, ni honnir, mais comprendre. »