Février 2026
DES DEPRESSIONS SOIGNEES PAR ULTRASONS
Marie-Laure THÉODULE
Le Monde -
Mercredi 28 janvier 2026
SANTÉ MENTALE – Mise au
point par une équipe parisienne, la stimulation cérébrale profonde par
ultrasons, méthode non invasive, pourrait venir à bout des dépressions
résistantes

C’est une nouvelle piste
ouverte pour faire face aux 30 % de dépressions dites
« résistantes », car rétives aux médicaments classiques à base
d’antidépresseurs. Cinq personnes âgées de 23 à 75 ans ont ainsi testé à
l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, une nouvelle méthode : la stimulation
cérébrale profonde par ultrasons. Les résultats sont encourageants : au
bout de cinq jours, à raison de cinq séances d’ultrasons de cinq minutes
quotidiennes, la sévérité de leur dépressions, mesurée à l’aide d’échelles
standardisées, a diminué de 61 % en moyenne.
Certes, la maladie s’est peu à peu réinstallée dans les quatre
semaines de suivi. « C’est toujours le cas quand on arrête un
traitement contre la dépression. Il faut prévoir une période de
consolidation », relativise David Attali, psychiatre et chercheur à
Sainte-Anne, coauteur de cette étude pilote avec Marion Plaze, psychiatre et
chercheuse dans le même établissement. Leurs résultats publiés dans Brain
Stimulation restent à confirmer, l’étude n’ayant porté que sur cinq
personnes.
« Un enfer »
Nous voulions d’abord
valider la faisabilité et l’innocuité de la méthode, ce qui a été fait », se réjouit Marion Plaze. Actuellement, la phase
intermédiaire se poursuit, avant qu’une étude comparative d’un traitement
contre placebo soit annoncée d’ici à la fin de l’année pour évaluer
l’efficacité de la solution sur un grand nombre de patients. La nouvelle
méthode soulève un réel espoir pour la dépression résistant aux traitements
(DRT), ainsi nommée après l’échec d’au moins deux antidépresseurs successifs
pris durant huit semaines. « La vie des personnes atteintes peut
devenir un enfer et les mener au suicide. Parfois, elles ne se lèvent plus, ne
se lavent plus, se désintéressent des autres », souligne David Attali.
Or, depuis la pandémie de Covid-19, les DRT (environ 400 000 cas en France) ont
augmenté, et avec elles les tentatives de suicide menant à une
hospitalisation : + 6 % en 2024 par rapport à 2023, selon Santé
publique France.
Pour traiter la DRT, deux solutions sont employées en France.
La plus utilisée, l’électro convulsivothérapie (anciennement nommée
électrochocs), donne 80 % de résultats positifs, mais elle perturbe
souvent la mémoire. La seconde, l’eskétamine,
médicament long à agir (quatre semaines), n’est efficace que sur la moitié des
patients.
Deux techniques de neuromodulation non encore agréées par les
autorités de santé commencent à être utilisées. La première, la stimulation
magnétique transcrânienne répétée, bien supportée, n’atteint que les zones
superficielles du cerveau, ce qui ne suffit pas toujours à traiter la maladie.
La seconde, la stimulation cérébrale profonde, nécessite une neurochirurgie
assez lourde – implantation d’électrodes dans le cerveau – qui limite son
application : elle a bénéficié à environ 400 patients dans le monde depuis
sa première expérimentation, en 2005, à New York.
« C’était la seule manière de stimuler de façon
précise, au millimètre près, des régions profondes du cerveau impliquées dans
la dépression, jusqu’à ce que nous parvenions à le faire avec notre méthode non
intrusive par ultrasons focalisés de faible intensité », observe David
Attali, qui reconnaît : « Cette technique a permis d’identifier le
rôle-clé de la région cingulaire subcalleuse, située
à environ 6 centimètres de profondeur : elle connecte les régions limpiques trop actives dans la dépression aux régions
frontales, qui ne le sont pas assez alors qu’elles régulent les émotions. En
stimulant cette région, l’objectif est de rétablir un équilibre. »
Trois brevets déposés
Mais comment cibler un
point précis du cerveau avec des ultrasons alors que la boîte crânienne déforme
l’onde sonore selon des paramètres (épaisseur et densité) propres à chaque
personne ? Pour contourner cet obstacle, les systèmes actuels utilisent
des centaines d’ondes ultrasonores pilotés individuellement au prix d’une
électronique très lourde. Ainsi, à l’université de l’Utah, l’équipe de Jan
Kubanek a mis au point un système de stimulation profonde par ultrasons
comprenant 256 émetteurs.
Au contraire, l’approche développée par l’équipe du physicien
Jean-François Aubry, à l’Institut physique pour la médecine Paris, se contente
d’un seul émetteur, sur lequel on fixe une lentille acoustique personnalisée en
silicone. Réalisée à partir des données crâniennes de chaque patient, la
lentille ralentit l’onde – pour rendre le crâne « transparent » aux
ultrasons – et permet de focaliser la région cingulaire subcalleuse,
repérée auparavant par IRM par l’équipe de Marion Plaze. Il suffit alors au
soignant, guidé par un écran et une caméra, de placer la sonde au bon endroit
sur le front du patient avant de commencer l’envoi des ultrasons par
impulsions. Avec ce système de faible intensité, on stimule la zone comme avec
une électrode implantée sans que le patient ressente ni douleur ni gêne.
Pour protéger l’innovation, trois brevets ont été déposés et
licenciés à Sonomind, une start-up issue de
l’institut parisien. A l’avenir, le dispositif, qui a obtenu en décembre 2025
le prix Marcel Dassault de l’innovation pour les maladies mentales, pourrait
servir à traiter d’autres troubles : les addictions, les douleurs chroniques
ou le tremblement essentiel. ■
MARIE-LAURE THÉODULE