Mars 2026
LA GUERRE SANS FIN EN UKRAINE DEVIENT UN PROBLEME POUR
LA RUSSIE, LES EUROPEENS DOIVENT SAISIR CE MOMENT
Marie MENDRAS
Le Monde -
Vendredi 16 mars 2026
La politiste appelle à renforcer le soutien à Kiev,
notamment par l’accélération des livraisons d’armes, la mise en place d’un
bouclier aérien et la multiplication de missions civiles et militaires
Notre objectif en Europe est de gagner la paix,
c’est-à-dire assurer la sécurité de 500 millions d’Européens, dont 45 millions
d’Ukrainiens. Cet objectif, que nous avons laissé échapper ces dernières
années, s’impose aujourd’hui comme absolument central dans la redéfinition de
nos politiques et des moyens engagés pour participer activement à la défense de
l’Ukraine et du continent tout entier.
La posture
défensive des Européens, déjà inadaptée à la férocité de l’agression russe en
2022, a été laminée par Donald Trump, qui veut que « le plus fort
gagne », lui d’abord, Poutine ensuite. L’Ukraine et l’Europe,
estampillées « faibles » pour les besoins de la cause, doivent céder.
Ce qui se passera ensuite en Ukraine, et en Russie, est indifférent au
président américain et à ses serviteurs. De même, ce qui se passera en Iran et
au Moyen-Orient après la nouvelle guerre américano-israélienne ne relève pas de
la responsabilité de la Maison Blanche, qui invite les Iraniens à « renverser
le régime » et à prendre leur sort en main. La sécurité des personnes
n’intéresse ni Donald Trump ni Benyamin Nétanyahou.
Or, pour tous les habitants du continent européen, la qualité de la
sécurité est vitale. De la situation qu’émergera après la bataille dépendra
notre avenir. Défendre la liberté de choisir nos institutions, notre mode
d’existence, nos relations avec les voisins est la garantie de notre sécurité.
Certes, il
serait plus aisé de gagner la paix après avoir gagné la guerre, mais nous
n’avons pas saisi ce moment historique. Au printemps 2022, il était possible de
repousser l’armée russe, mise en déroute aux abords de Kiev. Les puissances
occidentales, sourdes aux alertes des États baltes et de la Pologne notamment,
n’ont pas voulu s’engager à hauteur de l’enjeu. Elles prétendaient circonscrire
le conflit et « éviter l’escalade ». Elle
ont décliné la demande du président Zelensky d’un skyshield,
un « bouclier aérien » qui aurait empêché les militaires russes de
bombarder villes, gares et infrastructures. En juillet 2022, le président Joe
Biden s’est opposé à l’entrée rapide de l’Ukraine dans l’OTAN, seule dissuasion
efficace, et a ainsi conduit Moscou à user de toutes les menaces, dont les
frappes nucléaires.
Absence de plan B
les
Ukrainiens ont relevé le défi. Ils ont fait preuve d’un courage extraordinaire,
d’une remarquable intelligence stratégique et ont privé l’armée russe d’une
conquête au-delà des territoires occupés en 2014 et en 2022-2023. Les quelques
milliers de kilomètres ravagés depuis deux ans ont fait un nombre effrayant de
tués et de blessés côté russe. Cet acharnement dévoile le trou noir dans la
stratégie poutinienne, l’absence de plan B.
La guerre
sans fin devient un défi majeur pour la Russie et les Européens doivent saisir
le moment historique. Depuis le raid américain sur le Venezuela, l’agression
contre l’Iran, le renforcement des sanctions, l’alliance de circonstance avec
Washington a vécu. Donald Trump s’entête
néanmoins à tenir des pourparlers tripartites entre représentants des
États-Unis, de la Russie et de l’Ukraine, excluant les Européens, mais il n’est
plus en position de forcer Kiev à la capitulation. Il ne peut pas non plus désengager
son pays du soutien à l’Ukraine et aux alliés de l’OTAN, notamment le partage
du renseignement militaire et la vente aux Européens d’armes destinées aux
Ukrainiens.
TRUMP
S’ENTÊTE
À TENIR
DES
POURPARLERS,
MAIS IL
N’EST
PLUS EN
POSITION
DE FORCER
KIEV
À LA
CAPITULATION
A court
terme, Moscou peut espérer garder le contrôle de la Crimée et des régions
occupées déjà en partie en 2014, Louhansk et Donetsk, ou les combats
continuent. Il sera beaucoup plus difficile de maintenir sous administration
russe les zones occupées des provinces de Zaporijia et de Kherson. La ville de
Kherson est libre et gouverne. C’est précisément sur le statut de ces deux
régions que la Russie bloque la discussion d’un cessez-le-feu, parce qu’elle
devrait alors accepter la présence d’une mission internationale sur la ligne de
partage. Or, le Kremlin veut rester un acteur hors la loi, ignorer le droit et
les traités, agir en toute impunité.
La guerre
dont Poutine n’annonce jamais la fin met à l’épreuve les populations, russes et
non russes, de la Fédération de Russie. Les problèmes s’aggravent : crise
économique, baisse du niveau de vie, corruption, insécurité, services publics
défaillants, professions locales et résistance à la mobilisation. Lycéens et
étudiants subissent des pressions directes en salle de classe pour s’enrôler.
L’incertitude et la peur du lendemain sont le lot de tous ceux qui se trouvent
démunis face à la dictature et ne peuvent pas exprimer leur désarroi.
Refuser la zone grise
Les désirs de Vladimir Poutine sont toujours aussi
délirants, mais les capacités militaires, économiques, humaines de la Russie
sont limités. Les commandants des armées et des services secrets, tout comme
les chefs d’administration et les industriels russes, le savent bien. Nous
devons impressionner ces responsables par la démonstration de notre volonté
politique et de nos capacités redoublées dans la bataille de l’Ukraine.
Par la
force des choses, les alliés européens et canadiens ont été délivrés de la
vassalité envers les États-Unis, car ils ne peuvent plus s’accommoder des
caprices de Trump. Ils sont in fine gagnants de ne pas participer à ces
« négociations » avec l’agresseur russe. Ils ont une grande latitude
pour faire avancer le processus de sortie de conflit, dans le cadre de
conférences de guerre, comme les Alliés en 1943-1945. car
c’est la guerre le sujet urgent, et non la gestion d’un hypothétique « ni
paix ni guerre » à la russe, qui promet conflit larvé et insécurité en
Europe. Le président Zelensky a résumé en une phrase l’objectif qui doit guider
notre stratégie : « Nous voulons la fin de la guerre mais pas la
fin de l’Ukraine. »
La défense du continent européen s’organise au sein de l’OTAN, de
l’Union Européenne, du groupe des huit pays nordiques et baltes (Nordic-Baltic
Eight), et dans le cadre de la nouvelle coalition des volontaires qui
rassemble, sous l’impulsion du Royaume-Uni et de la France, la plupart des pays
européens, le Canada, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.
L’accélération des livraisons d’armes et la mise en place du bouclier aérien
sont urgentes. Les alliés pourraient également multiplier les missions civiles
et militaires dans les villes ukrainiennes, en diverses compétences : la
défense mais aussi la santé, l’éducation, la recherche, les transports,
l’industrie, la communication. L’Ukraine est européenne, et nous devons le
prouver par notre présence, repoussant ainsi les visées russes de
sanctuarisation de l’Ukraine en une zone grise de non-droit. ■
Marie Mendras est professeure à
l’Ecole des
affaires internationales
de Sciences Po