Février 2026
EN DEPIT DES PROGRES DE LA
MEDECINE, CERTAINES SOUFFRANCES SONT INAPAISABLES
Fabrice GZIL
LE MONDE Mercredi 21 janvier 2026
La proposition de loi
débattue au Parlement est une loi « de fraternité, qui assume, avec
prudence et humanité, de ne pas abandonner – ou condamner à une mort violente –
les patients qui veulent en finir parce qu’on ne parvient plus à les guérir ou
à les soulager », affirme le professeur de philosophie et de bioéthique
Parler d’aide médicale à
mourir éveille en chacun d’entre nous un scrupule moral. Nous répugnons à
l’idée que des professionnels de santé, dont la vocation est de prendre soin de
nos vies, puissent administrer ou remettre un produit létal à un patient, même
si celui-ci le demande. Nous admettons que les médecins puissent « laisser
mourir » les patients, lorsque la poursuite des médicaments relèverait
d’un acharnement thérapeutique.
Mais nous avons du mal à
concevoir qu’ils puissent « faire mourir », précipiter la mort de
leurs patients ou leur donner les moyens d’en hâter la survenue. Les maladies
en fin de vie, au stade terminal d’une maladie mortelle, méritent notre attention
et notre sollicitude. Ils ont avant tout besoin que l’on soulage leurs douleurs
et leurs souffrances. C’est le sens et la grandeur du soin palliatif, qui, dans
bien de cas, fait disparaître les demandes de mort.
Pourquoi, alors, une proposition de loi relative à l’aide à
mourir ? Parce que notre cadre légal actuel ne permet pas d’apporter une
réponse satisfaisante à toutes les situations. Il permet, en toute fin de vie,
de mettre en œuvre une sédation profonde et continue, d’« endormir »
les patients dont le décès est prévu à très court terme – de quelques heures à
quelques jours – lorsque ceux-ci éprouvent des souffrances réfractaires [qui
résistent, malgré tous les moyens mis en œuvre pour les soulager] ou
insupportables.
Il ne prend pas en compte la situation des patients au stade
avancé ou terminal d’une maladie qui éprouvent des douleurs ou des souffrances
réfractaires, mais dont le décès est prévisible à moyen terme – et non à court
terme. Ces patients qui souffrent, par exemple, d’une maladie cancéreuse ou
dégénérative ont souvent derrière eux des mois, voire des années, de
traitements. L’on ne parvient pas à les soigner, de sorte que leur décès est
attendu à échéance de quelques semaines ou mois. Ils éprouvent des douleurs
physiques ou psychiques qu’ils jugent insupportables, mais que l’on ne parvient
pas à soulager, même avec un accompagnement palliatif qualifié et compétent.
Ils ne sont pourtant pas «éligibles à la sédation
profonde et continue.
Perfectible dans le détail
Que craindre d’une loi qui
autoriserait – et par là même encadrerait – une aide médicale à mourir ?
Que l’on abrège l’existence de personnes qui ne l’ont pas demandé, sous
prétexte que leur vie n’apparaît plus digne d’être vécue ? Que des personnes
vulnérables demandent qu’on les aide à mourir parce qu’elles n’ont pas eu accès
à l’accompagnement palliatif dont elles auraient dû bénéficier ? Que
permettre à des professionnels de santé d’administrer ou de délivrer un produit
létal à leurs patients sape la confiance des malades à l’égard des soignants et
pervertisse le soin et la valeur du soin ?
RECONNAISSONS,
QUE LA MÉDECINE,
QU’ELLE SOIT
CURATIVE OU
PALLIATIVE, N’EST
PAS TOUTE PUISSANTE
La
proposition de loi débattue par le Parlement, certainement perfectible dans le
détail de ses dispositions, paraît échapper à ces trois écueils. Elle
n’autorise pas l’euthanasie (administration d’un produit létal), sauf dans les
situations exceptionnelles où le patient est physiquement empêché d’agir :
elle encadre une aide à mourir, le fait de procurer à un patient qui le demande
un produit létal. Elle ne donne pas accès à cette possibilité à tous les
patients, mais seulement aux malades au stade avancé ou terminal d’une maladie
grave et incurable, dont le décès est prévisible à court ou moyen terme, qui
vont très probablement mourir dans les prochaines semaines ou mois, du fait de
l’évolution naturelle de leur maladie. Deux conditions sont posées : une
condition de discernement de patient doit le demander de manière lucide et
réitérée, et une condition de souffrance réfractaire (le patient doit avoir eu
accès à une prise en charge palliative). Les demandes doivent faire l(objet d’un examen collégial par au moins deux médecins et
un auxiliaire de santé. Et aucun médecin ou infirmier ne sera forcé d’aider un
patient à mourir : ils pourront invoquer leur clause de conscience.
Situations
tragiques
Cette proposition de loi,
conforme à l’avis du Comité consultatif national d’éthique et aux conclusions
de la convention citoyenne sur la fin de vie, est complémentaire de la
proposition de loi visant à renforcer l’accompagnement palliatif. Son but n’est
pas de donner aux patients de nouveaux droits – comme si choisir d’abréger sa
vie parce l’on éprouve des souffrances insupportables était une ultime liberté.
C’est une proposition de loi de fraternité, qui reconnaît qu’en dépit des
progrès de la médecine certaines douleurs, certaines souffrances sont
inapaisables ; et qui assume, avec prudence et humanité, de ne pas
abandonner – ou condamner à une mort violente – les patients qui veulent en
finir parce qu’on ne parvient plus à les guérir ou à les soulager, et qui ne
veulent pas que leurs dernières semaines ou mois de vie se déroulent dans les
souffrances insupportables.
Les professionnels de santé qui aideront ces patients à
administrer un produit létal n’auront probablement pas le sentiment de réaliser
un acte de soin. Beaucoup continueront sans doute de répugner à ce geste. Mais
ils considéreront peut-être que, après avoir suivi des patients pendant des
mois, des années, parfois des décennies, il est de leur devoir, quand une
demande est exprimée de manière lucide et réitérée, et que le décès est
prévisible à court ou moyen terme, de ne pas abandonner leurs patients à leur
sort.
Il n’y aura pas lieu de se réjouir, si cette proposition de
loi est adoptée ; tant les situations auxquelles elle entend remédier sont
tragiques. Et un cadre légal ne fera pas disparaître ni les questionnements
éthiques ni l’aversion légitime qui est la nôtre, en première intention, à
l’idée d’une aide médicale à mourir. Mais ayons le courage de regarder en face
ces situations. Et reconnaissons que la médecine, qu’elle soit curative ou
palliative, n’est pas toute puissante. Il y a, sinon une grandeur morale, du
moins une justesse éthique à savoir reconnaître les limites de nos pouvoirs –
et à accepter notre finitude individuelle et collective. ■
Fabrice Gzil est
professeur
de
philosophie et de bioéthique
.à
l’université Paris-Saclay