Février 2026
EN MATIERE DE SANTE
PUBLIQUE, LES INJONCTIONS BLESSENT ET CULPABILISENT
Hélène ROSSINOT
Le Monde - Dimanche 19 - Lundi 20 janvier 2026
La spécialiste de médecine
sociale souligne l’importance des liens entre inégalités socio-économiques et
santé publique. Elle appelle l’État à agir pour modifier les conditions de vie
plutôt qu’à multiplier les injonctions sur les pratiques individuelles
Les politiques publiques
qui influencent directement les conditions de vie – emploi, logement,
environnement, finances, mobilités et tant d’autres – continuent à s’élaborer
sans évaluation systématique de leur impact sur la santé.
On agit. On observe. On répare les dommages. Mais jusqu’à
quand le tolérera-t-on ? Et quand comprendra-t-on que la prévention ne
peut fonctionner tant que l’État ne donne pas à ses citoyens les conditions
nécessaires pour réussir ?
Car, si, dans le discours public, la prévention est devenue
centrale, dans les faits, elle se traduit surtout par une responsabilisation
accrue des personnes : mieux manger, mieux dormir, bouger davantage,
éviter les conduites à risque… Les injonctions à modifier les comportements
sont pléthores. Sont-elles pour autant efficaces ? Les sciences
comportementales démontrent depuis de nombreuses années que la motivation
individuelle ne suffit pas. Même la meilleure volonté du monde ne fait pas tout.
Le modèle de changement de comportement, dit
« COM-B » – un des piliers du domaine – repose sur un constat
simple : un comportement dépend à la fois de la capacité à agir, de la
motivation et de l’opportunité réelle. Faire ses 10 000 pas par jour dans une
ville où la température excède 30 ºC et qui dispose de peu de trottoirs ou de
transports en commun est bien plus qu’une simple question de motivation.
FAIRE 10 000 PAS
PAR JOUR DANS
UNE VILLE OÙ
LA TEMPÉRATURE
EXCÈDE 30 ºC ET
QUI COMPTE PEU DE
TROTTOIRS EST PLUS
QU’UNE QUESTION
DE MOTIVATION
Si la motivation reste un facteur important, les conditions de
vie peuvent rapidement désaccorder le piano du quotidien. De même, qui peut
s’étonner que quelqu’un qui lutte pour avoir assez d’argent afin de nourrir ses
enfants chaque mois ne priorise pas une alimentation saine, dont le coût
augmente encore et toujours ?
On répète inlassablement aux aidants de « prendre soin
d’eux », tout en les abandonnant bien souvent dans des situations
complexes où ils se trouvent écartelés, entre les soins à leur proche malade,
âgé ou handicapé, un emploi à temps plein, qui est parfois sacrifié, et nos
systèmes de santé et social, qui ne savent plus où mettre des pansements bien
insuffisants face à l’ampleur de la blessure. Comment imaginer que leur
objectif soit autre chose que la survie ? Ces injonctions blessent et
culpabilisent, comme si la faute de leur souffrance était leur incapacité à
faire mieux avec les maigres moyens qui leur sont donnés.
Ce constat est
aujourd’hui bien documenté. Il ne relève ni de la psychologie individuelle ni
de l’idéologie. Il rappelle simplement que demander à chacun d’agir sans
modifier les conditions dans lesquelles l’action est possible revient à
déplacer la responsabilité sans transformer la réalité et interroge surtout la
cohérence globale de nos choix collectifs.
L’exemple de la Finlande
Certaines collectivités ont
tenté d’adopter cette logique avec plus ou moins de succès. Le réseau français
des villes-santé de l’Organisation mondiale de la santé demande, par exemple, à
ses membres d’intégrer la santé dans les politiques locales d’urbanisme, de
logement, de mobilité ou de cohésion sociale. L’idée consiste à ne pas exhorter
les habitants à « faire mieux », mais à modifier les
environnements pour rendre ces comportements possibles.
À l’échelle nationale, la Finlande est aujourd’hui le pays le
plus avancé en la matière. L’intégration des impacts sur la santé fait partie
du processus d’élaboration de leurs politiques publiques, y compris hors du
champ sanitaire, selon le principe du « Health in All Policies »
(« la santé dans toutes les politiques »). Pas question de retirer le
pouvoir au politique, mais de rendre politiquement coûteuse l’ignorance d’un
impact sanitaire documenté. La santé y est devenue un critère d’arbitrage, pas
seulement un résultat à corriger après coup.
La France n’est pas en retard sur la connaissance. Elle
dispose de données robustes, d’institutions solides, de stratégies explicites.
Ce qui interroge n’est donc pas ce que l’on sait, mais ce que l’on accepte de
faire de ce savoir. La vraie question n’est donc plus de savoir s’il faut faire
de la prévention, mais plutôt de se demander pourquoi nous continuons de faire
porter l’essentiel de la responsabilité de la santé de la population aux seuls
citoyens, tandis que les choix publics qui façonnent les conditions de vie
échappent largement à
toute exigence de redevabilité. ■
Hélène Rossinot est médecin
spécialiste de santé publique
et
de médecine sociale. Elle est
notamment l’autrice
d’« Aidants, ces invisibles »
(L’Observatoire, 2019) et de
« Revivre malgré la douleur »
(Robert Laffont, 2025)