Mai 2026
PROSTITUTION :
DES CLIVAGES PERSISTANTS DIX ANS APRES LA LOI DE 2016
Solène CORDIER
(Le Monde - Mardi 14 avril 2026)
Une
proposition de loi entend décriminaliser le travail sexuel, à l’exact opposé de
la législation actuelle, en abrogeant la pénalisation du client
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longs et de vifs débats avaient précédé la promulgation de la loi renforçant la
lutte contre le système prostitutionnel, le 13 avril 2016. Ils resurgissent au
moment de la célébration des dix ans de cette loi-cadre ayant abrogé le délit
de racolage, instauré la pénalisation des clients et mis en place un parcours
de sortie de la prostitution afin d’accompagner les victimes.
En dix ans, certains arguments n’ont pas
changé. Du côté des adversaires, on dénonce un texte « idéologique », ayant eu pour effet de dégrader les
conditions d’exercice et de rendre plus vulnérables les personnes qui se
prostituent. Dans le cercle victorieux des abolitionnistes, on se réjouit au
contraire du signal envoyé au cours de la décennie passée avec cette
législation, qui désigne la prostitution comme une violence envers les femmes.
Il faut désormais « aller plus
loin », vers une « application
pleine et entière » de la loi, aujourd’hui insuffisante, disent les
acteurs de terrain.
C’est ce que défend notamment le
Mouvement du nid, une association qui accompagne chaque année 1 600
personnes prostituées. « La loi de
2016 marque une avancée majeure dans l’appréhension de la violence qui
caractérise les parcours des personnes en situation de prostitution, explique
Hema Sibi, sa porte-parole. Et c’est une
réalité désormais largement comprise par l’opinion publique », se
réjouit-elle. Toutefois, ses dispositions « sont
encore trop faiblement appliquées », souligne la responsable, en
prenant l’exemple des parcours de sortie, qui ont bénéficié à seulement 2 547
personnes depuis leur lancement, en 2017. Idem de la pénalisation des clients,
qui « n’est pas appliquée sur tout
le territoire, avec plus de 50 % des condamnations à Paris », ajoute-t-elle.
Pour la sénatrice socialiste Laurence
Rossignol (Val-de-Marne), qui fut ministre des droits des femmes lors de
l’adoption du texte, ce dernier pâtit « de
la grande indifférence des gouvernements successifs, depuis 2017, à l’égard de
la lutte contre le système prostitutionnel ». « Il existe toujours un
autre combat prioritaire et les moyens qui y sont consacrés sont
insuffisants », pointe-t-elle, appelant à faire véritablement
appliquer cette « loi de
protection ».
37 000 personnes prostituées
Le
clivage persistant sur l’appréhension du phénomène prostitutionnel traverse les
sensibilités politiques, le monde associatif et le mouvement féministe. A
l’occasion de cet anniversaire, il s’incarne concrètement à travers deux
colloques réunissant chaque camp, lundi 13 avril. L’un devait avoir lieu à
l’Assemblée nationale, et devait réunir autour des associations
abolitionnistes, de réseaux féministes d’accompagnement des femmes victimes de
violences, et de « survivantes de la prostitution », des responsables
politiques telles que Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité
entre les femmes et les hommes, Yaël Braun-Pivet,
présidente de l’Assemblée nationale, Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre
de l’éducation, et Laurence Rossignol, ou encore Reem Alsalem, la rapporteuse
spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes et les filles.
Au même moment, le Sénat devait
accueillir des membres d’associations défendant les droits des travailleurs et
travailleuses du sexe, des chercheurs et des parlementaires, au côté
d’associations comme le Planning familial, Médecins du monde ou Amnesty
International. A cette occasion, Anne Souyris, scénariste écologiste de Paris,
devait déposer une proposition de loi visant à décriminaliser le travail
sexuel, à l’exact opposé de la législation actuelle. Le texte prévoit notamment
de revoir les dispositions sur le proxénétisme, dont la définition actuelle « pénalise toute entraide envers les
travailleuses du sexe », et d’abroger la pénalisation du client. Cette
proposition de loi a été « construite
par et pour les travailleuses du sexe », défend la vice-présidente de
la délégation aux droits des femmes au Sénat.
Selon les derniers chiffres officiels,
environ 37 000 personnes sont en situation de prostitution, dans l’immense
majorité des femmes en situation de grande vulnérabilité ou des femmes
étrangères aux mains des réseaux criminels. La prostitution des mineures a
bondi de 43 % entre 2021 et 2025 d’après la Mission interministérielle pour la
protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des
êtres humains. Elle devait être au menu du comité de suivi interministériel de
la stratégie nationale de lutte contre le système prostitutionnel et
l’exploitation sexuelle, organisé aussi lundi par Aurore Bergé. ■
SOLÈNE CORDIER