Février 2026
FACE AU MAL-ETRE, LES
JEUNES TENTENT DE TROUVER UN REFUGE OU ILS LE PEUVENT : LE PROTOXYDE
D’AZOTE EN EST UN PARMI D’AUTRES
Bubien Yann, Lloret Raymond,
Micallef Joëlle, De Saint Pol Thibaut, Victorri-Vigneau Caroline
Le Monde - Vendredi 9 janvier 2026
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Pour endiguer la
consommation de protoxyde d’azote, les politiques restrictives seules ne
suffiront pas, affirme un collectif d’acteurs
issus des champs institutionnel, sanitaire et associatif
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hez les jeunes, l’usage du
protoxyde d’azote s’est progressivement banalisé. Une inhalation brève, des
effets immédiats : une sensation d’euphorie, un flottement, des éclats de
rire spontanés. En apparence, un moment léger. Pourtant, derrière ce vernis
festif, les professionnels de santé observent depuis plusieurs années une
augmentation préoccupante des complications liées à cette consommation :
atteintes neurologiques parfois sévères, troubles cardio-vasculaires, symptômes
psychiatriques aigus, troubles addictifs et troubles de la vigilance à
l’origine d’accidents automobiles.
En Ile-de-France, le « proto » est désormais
identifié comme l’une des principales causes de myélopathie [maladie de la
moelle épinière] chez les jeunes. Cette progression se confirme dans les
données disponibles : en 2022, 14 % des 18-24 ans déclaraient en
avoir consommé, tandis que les signalements de cas graves ont été multipliés
par trois en trois ans.
Alors pourquoi le protoxyde d’azote non médical séduit-il
autant ? D’un côté, beaucoup de jeunes considèrent que cette substance
présente peu de risques. Son statut légal, son mode d’administration ludique et
ses effets brefs contribuent à entretenir l’idée d’un produit inoffensif. De
l’autre, sa revente repose sur un marketing ciblé : codes du rap, vidéos humoristiques,
relais d’influenceurs… une communication efficace, particulièrement auprès des
adolescents. L’accès est d’une simplicité déconcertante : quelques clics
sur Internet, à des prix dérisoires.
Agir sur l’imaginaire
Pour répondre à ce
phénomène, une proposition de loi a été déposée au Sénat le 18 décembre 2024. Elle
prévoit un renforcement de l’encadrement de la vente, la pénalisation des
charges détournés et un effort accru de prévention. Son adoption par
l’Assemblée nationale constituerait une étape importante pour mieux prévenir
les risques, en reconnaissant la dangerosité sanitaire du « proto »
et en posant des cadres protecteurs pour les plus jeunes. Mais cela ne suffira
pas : il faut agir sur l’imaginaire qui entoure cette pratique. Cela passe
par une prévention renforcée et une modération stricte des contenus en ligne
qui en favorisent la promotion.
En parallèle, la consommation de psychotropes légaux augmente
fortement en 2023, 936 000 jeunes de 12 ans à 25 ans ont bénéficié du
remboursement d’au moins un médicament psychotrope, soit 18 % de plus
qu’en 2019. A la racine de cette consommation excessive : une santé
mentale en nette dégradation. La prévalence des épisodes dépressifs chez les
jeunes de 18 ans à 24 ans est ainsi passée de 11,7 % à 20,8 % entre
2017 et 2021, soit une augmentation de 77 % en quatre ans.
Les confinements successifs liés au Covid-19 ont laissé des
traces profondes. S’y ajoutent une orientation scolaire souvent anxiogène,
l’inquiétude face au climat et aux tensions géopolitiques, et la pression
constante des réseaux sociaux. Face au mal-être, les jeunes tentent de trouver
un refuge où ils le peuvent : le protoxyde d’azote en est un parmi
d’autres. Mais ce n’est pas une fatalité.
SON STATUT LÉGAL,
SON MODE
D’ADMINISTRATION
LUDIQUE ET
SES EFFETS BREFS
CONTRIBUENT À
ENTRETENIR L’IDÉE
D’UN PRODUIT
INOFFENSIF
Repérer et accompagner
Pour endiguer le phénomène,
les politiques restrictives, seules, ne peuvent pas tout. Il faut refaire des
politiques de jeunesse une priorité absolue. Face à une crise des possibles, notre
responsabilité collective est d’agir avec ambition pour créer les conditions
idéales – éducatives, sociales et professionnelles – qui permettront à chaque
jeune de s’épanouir, de s’engager et de s’émanciper pleinement. Il est
essentiel d’offrir à nos jeunes des horizons clairs et des opportunités
concrètes pour construire leur avenir : cela suppose des politiques
fortes, interministérielles, et un investissement à la hauteur des enjeux.
D’abord, repérer et
accompagner les jeunes en souffrance, dès les premiers signes. La première
priorité doit être celle de la santé mentale des jeunes. En bâtissant une
action interministérielle forte, nous avons le pouvoir d’agir concrètement pour
repérer dès l’école, mieux orienter vers les soins et intervenir le plus tôt
possible. Préserver la santé mentale de la jeunesse, c’est éviter que des
troubles passagers ne se transforment en pathologies chroniques – avec leur lot
de drames humains et de coûts sociaux. ■
Yann Bubien, directeur
général
de l’agence régionale de santé
Provence-Alpes-Côte d’Azur,
Raymond Lloret, directeur
général
du Monde des possibles ;
Joëlle Micallef,
responsable du centre d’addictovigilance
PACA-Corse et cheffe de service de
pharmacologie clinique et pharmaco surveillance
de l’Assistance publique-Hôpitaux de
Marseille ;
Thibaut de Saint Pol, délégué interministérielle
à la jeunesse ; Caroline Victorri-Vigneau,
pharmacologue responsable du suivi
national d’addictovigilance sur le
protoxyde d’azote