Mars 2026
DANS LES
PROFESSIONS FACE AU PUBLIC, MAÎTRISER SES ÉMOTIONS DEVIENT UN TRAVAIL
François DESNOYER
LE Monde - JEUDI 26 FÉVRIER 2026
Ce « jeu
d’acteur » exigeant présente des risques pour la santé mentale
Le sourire rassurant des
hôtesses de l’air, la froideur intimidante des agents de recouvrement. Au début
des années 1980, la sociologue américaine Arlie Hochschild s’intéresse à ces
deux métiers et aux postures qu’adoptent au quotidien les professionnels. Ses
recherches se révèlent fondatrices : elles mettent en lumière l’existence
d’un travail émotionnel, aux côtés des tâches physiques et intellectuelles. Des
émotions sont cachées, d’autres mises en avant. Une stratégie exigée par
l’entreprise et qui repose sur la capacité des salariés à « jouer un
rôle » pour mener à bien leur mission.
Le concept développé par Mme Hochschild a servi de point
d’appui à de nombreuses recherches en sociologie du travail. Elles ont montré
que cette gestion des émotions s’immisçait dans une multitude de métiers :
les commerciaux qui cherchent à créer de la convivialité avec d’éventuels
acheteurs, les salariés des centres d’appels qui doivent garder le sourire au
téléphone, pour que leur bonne humeur « s’entende », mais aussi les
travailleurs des plateformes (livreurs, chauffeurs…) dont l’attitude est sous
contrôle, évaluée par le client à peine la mission effectuée.
Ces recherches ont aussi mis en évidence que « les
travailleurs pouvaient eux-mêmes être à l’initiative de ce jeu émotionnel pour
des raisons variées : rendre le travail plus supportable, gagner en
efficacité, etc. », précise Marc Loriol, directeur de recherche en
CNRS. Le secteur du soin en donne une bonne illustration, comme l’explique
Jessica, infirmière en service psychiatrique : « Nous avons des
patients qui ont des pathologies mentales et qui peuvent tenir des propos
incohérents. Avec l’expérience, j’ai compris qu’il fallait accueillir leur parole,
quelle qu’elle soit, avec intérêt et patience. Cette posture est nécessaire
pour qu’ils se sentent considérés et qu’on puisse les accompagner au mieux, en
confiance. »
Le contrôle des
sentiments peut ainsi améliorer la qualité du travail. Mais il a son
corollaire, qui suscite aujourd’hui l’attention des chercheurs : il peut
altérer la santé des salariés. Des études mettent ainsi en évidence différents
risques : fatigue, stress, troubles du sommeil, voire épuisement
émotionnel. Des troubles de l’identité sont également relevés en certains cas.
Ceux-ci concernent « des salariés [qui] vont se conditionner
pour être dans l’état émotionnel souhaité par l’entreprise, explique Corinne
Van De Weerdt, responsable d’études à l’INRS, qui a mené des enquêtes au
sein de centres d’appels. C’est un jeu d’acteur en profondeur qui permet de
limiter la dissonance émotionnelle [l’écart entre les émotions exprimées et
celles réellement ressenties] ».
Problème :
sur le long terme, ce type de stratégie peut entraîner des troubles, et en
particulier « une difficulté à faire la distinction entre ses propres
valeurs et celles de l’entreprise ».
Face aux
risques psychosociaux en jeu, les entreprises concernées avancent en ordre
dispersé. « Les émotions négatives parfois niées par certaines
organisations, déplore Mme Van De Weerdt. Il est
pourtant essentiel que cette dimension émotionnelle du travail soit reconnue et
que les salariés se sentent autorisés à en parler. » Elle voit
toutefois, sur ce point, une évolution positive : « De plus en
plus d’entreprises organisent des temps de discussion entre
collaborateurs. »
Face aux risques
psychosociaux
en jeu,
les entreprises
concernées
avancent en
ordre dispersé
Trouver la bonne distance,
C’est le cas, par exemple,
au sein des pompes funèbres Lourdelet, dans les
Ardennes, « Dans notre métier, nous devons faire face à des situations
très douloureuses tout en n’ayant pas le droit de flancher, explique la
gérante, Julie Négrier. C’est exigeant sur le plan psychologique. On
multiplie donc en interne les moments d’échange, pour libérer la parole, par
exemple après un enterrement difficile ou la réception de familles. »
L’entreprise a également proposé à plusieurs salariés de participer à une
formation sur la « gestion des deuils difficiles » ou la
question du « ressenti » des professionnels était évoquée.
La mise en place des formations est elle aussi en
développement. Dans la santé, on apprend ainsi aux professionnels à trouver la
bonne distance face aux patients, pour ne pas se laisser envahir par les
sentiments, et garder sa posture de soignant. Même intérêt dans la fonction
publique territoriale : « Notre stage sur la gestion des conflits
et l’agressivité en situation d’accueil a été suivi par plus de 10 000 agents
en 2025, indique Raphaëlle Pointereau, directrice
générale adjointe du Centre national de la fonction publique territoriale. Plus
généralement, un travail est mené pour que les professionnels en relation avec
les usagers sachent décrypter les émotions du public et qu’en retour, ils
puissent gérer les leurs du mieux possible. »
Pour limiter la
charge émotionnelle, des salariés prennent par ailleurs eux-mêmes l’initiative,
au sein des collectifs de travail. « Dans certaines agences France
Travail, on sait que tel ou tel conseiller gère particulièrement bien les
situations complexes. Il viendra en aide aux collègues désemparés face à un
usager agressif », explique Catherine Laumont, représentante CFDT.
En d’autres cas, des « grèves du zèle » sont
constatées, note Marc Loriol. Elles peuvent être le fait de salariés qui
souhaitent se préserver alors qu’une surcharge d’activité rend le
travail émotionnel trop intense. Une situation qui peut s’observer en
particulier dans le secteur hospitalier, « où cela renvoie souvent à
des problèmes structurels de sous-effectif et de moyens insuffisants pour bien
prendre en charge les patients, poursuit M. Loriol. Alléger l’impact
émotionnel ne se limite donc pas à une question d’écoute ou de formation, les
conditions de travail doivent aussi évoluer. » ■
FRANÇOIS DESNOYER
|
LES CHIFFRES |
|
|
|
39 % C’est la part des salariés du secteur hospitalier qui déclaraient, en
2019, devoir cacher leurs émotions, selon la direction de la recherche, des
études, de l’évaluation et des statistiques du ministère de la santé. 71,7 % C’est le pourcentage de salariés qui indiquaient être en contact
direct avec le public, en 2019, selon la direction de l’animation, de la
recherche, des études et des statistiques du ministère du travail. |