Juillet 2026

 

LE PATRIARCAT REPOSE SUR L'IDÉE QUE LE CORPS DES ENFANTS ET DES FEMMES SERAIT A LA DISPOSITION DES HOMMES

 

Anne-Claude AMBROISE-RENDU

 

(Le Monde - Mercredi 13 mai 2026)

 

Une révolution culturelle doit avoir lieu pour regarder en face les violences sexuelles, et cesser de les considérer comme une fatalité, estime l’historienne, qui revient sur l’histoire juridique et culturelle du sentiment de propriété masculin sur le corps d’autrui

 

La publication des ouvrages du journaliste Frédéric Pommier et du musicien et comédien Romain Lemire, en avril, la tentative de suicide d’un père de famille mis en examen, le 10 avril, pour « viols et agressions sexuelles sur mineurs » – 34 victimes, âgées de 3 à 9 ans – et « enregistrements d’images pornographiques de mineurs » : toutes les semaines, les médias évoquent de nouvelles affaires de pédocriminalité. La permanence douloureuse de ces évocations rappelle que l’agression sexuelle ou le viol des mineurs ne sont pas exceptionnels. Ils constituent un fait social massif que nos sociétés doivent impérativement apprendre à affronter en dépassant le haut-le-cœur.

 

       Quelque chose d’effroyable transparaît dans ces affaires récentes, comme dans les statistiques produites par les enquêtes de victimisation. La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants avançait, en 2023, le chiffre de 160 000 victimes par an. La puissance d’un pouvoir masculin caractérisé par le continuum de la culture du viol, de l’inceste, du harcèlement et de la pédocriminalité se donne ainsi à lire avec une cruelle éloquence.

 

       Les données statistiques produites sur les viols d’enfants, qu’ils soient perpétrés par des parents ou des proches de la famille, rappelle à quel point le patriarcat est construit par une représentation profondément enracinée, massivement incorporée et par là difficilement ébranlable : le corps des enfants et des femmes serait à la disposition des hommes. Ce sont ces mêmes hommes qui revendiquent volontiers le rôle d’initiateur, quand ils n’invoquent pas purement et simplement – comme le violeur de Frédéric Pommier – le plaisir et l’envie supposés de l’enfant, toutes choses qui résonnent comme un écho du discours des défenseurs de la pédophilie des années 1970 et 1980.

 

       Chaque année depuis des siècles, des centaines de milliers d’hommes font de l’enfance des autres un cauchemar parce qu’ils usent d’eux comme d’objets appropriables et consommables. Un cauchemar qui se conjugue au futur, tout au long d’une vie. À cela viennent s’ajouter les réticences sociales et institutionnelles à admettre, soit la réalité de l’attentat, soit sa gravité, les résistances à sanctionner les crimes, la méfiance des juges et des médecins, toutes choses qui peuvent être interprétées comme résultant d’un regard masculin sur la sexualité, le corps, la violence, l’enfance. Tout se passe encore trop souvent comme si, somme toute, ces histoires de touche-pipi et de famille n’étaient pas bien graves. Certes, depuis 2021, le mouvement #MeTooInceste a entamé le silence médiatique et social autour de ce crime, mais sans ébranler suffisamment les structures sociales et culturelles de la domination pour que les hommes, tous les hommes – au sens d’une organisation systémique, un outillage mental partagé –, cessent de se considérer comme les conquérants de ces territoires de chair.

 

L’INCESTE INVITE

À INTERROGER

LA MANIÈRE

DONT NOUS

AVONS SANCTIFIÉ

LA FAMILLE, FÛT-

ELLE RECOMPOSÉE

OU ÉLARGIE

 

SUITE DE L’ARTICLE DANS LE TEXTE

 

Anne-Claude Ambroise-Rendu
                           
est historienne, professeure à
                            l’université de Versailles-Saint-
                            Quentin-en-Yvelines. Elle est
                            l’autrice d’« Histoire de la pédo-
                            philie. XIXe-XXIe siècle »
                            (Fayard, 2014)