Avril 2026
RECONNAISSONS LA MENOPAUSE COMME UNE PROBLEMATIQUE
PROFESSIONNELLE
Lara Bertola, Akanksha Jalan et Belinda Steffan
Le Monde -
Dimanche 08 - Lundi 09 mars 2026
La ménopause est un impensé de la vie des entreprises,
alors qu’elle devrait être un enjeu organisationnel à traiter collectivement,
soulignent les chercheuses Lara Bertola,
Akanksha Jalan et Belinda Steffan
D’ici mars 2029, les comités exécutifs des grandes
entreprises devront comprendre 40 % de femmes. Pour se mettre en
conformité avec la loi Rixain, qui impose ce quota,
un effort sans précédent de promotion des femmes est en cours au sein des
firmes. Mais, alors que la plupart des cadres qui sont pressenties approchent
ou dépassent les 50 ans, le fait qu’elles soient le plus souvent ménopausées reste
un impensé.
Les femmes
cadres de haut niveau seraient-elles immunisées contre les bouffées de chaleur,
les nuits perturbées et la fatigue qui en résulte ? Capables d’être
toujours à leur maximum ? Les témoignages que nous avons recueillis
montrent une réalité bien différente. Comme les 17 millions de Françaises
ménopausées, les vies des femmes cadres se trouvent chamboulées par les
changements hormonaux qu’elles traversent autour de la cinquantaine, avec des
conséquences notables sur leur sommeil, leur niveau d’énergie, leur capacité de
concentration, leur apparence.
Aucune des participantes à notre enquête n’a demandé à
bénéficier d’aménagements particuliers pour pouvoir mieux supporter les effets
de la ménopause. Personne ne leur a d’ailleurs rien proposé de tel.
Tabou durable
En revanche, la plupart ont affirmé que leur carrière
était concrètement affectée par leur situation. Beaucoup se sentent moins
reconnues parce que ménopausées. Celles dont le poste implique une forte
visibilité publique se sentent particulièrement pénalisées par leurs
transformations physiques.
Le rapport
sur la ménopause rendu en avril 2025 par Stéphanie Rist, aujourd’hui ministre
de la santé, pointait ces difficultés, cette double peine qui atteint
l’ensemble des femmes souffrant, à cette période de leur vie, tout à la fois de
difficultés spécifiques, non prises en compte, et d’un regard sans aménité
porté sur elles.
La
situation des Françaises apparaît comme particulièrement préoccupante à cet
égard, étant donné l’importance traditionnellement accordée à l’apparence
féminine dans l’Hexagone. Beaucoup de cadres que nous avons interrogées nous
ont dit investir à ce moment de leur vie dans des vêtements plus coûteux, voire
dans des opérations de chirurgie esthétique, afin de garder une apparence plus
jeune et d’éviter ainsi d’être discriminées.
Demander
que l’on ouvre la fenêtre pendant une réunion pour mieux supporter une bouffée
de chaleur est considéré, dans ce contexte, comme une prise de risque attirant
l’attention sur une situation perçue comme fragilisante . La plupart se
gardent donc de révéler leurs malaises. Ce tabou durable nuit à la prise en
compte de difficultés à travailler qui n’ont pourtant rien d’anecdotiques.
La
question de la fatigue, en particulier, a été très souvent évoquée lors des
entretiens. Pour certaines femmes à des postes hiérarchiques élevés, les
journées de travail très longues, les rendez-vous qui s’enchaînent et les
voyages fréquents deviennent des problèmes tels que certaines décident de
renoncer précocement à leur carrière.
Un plus
grand soutien social au sein des entreprises est-il impensable pour éviter ces
départs anticipés de personnes par ailleurs compétentes et investies ? Une
plus grande flexibilité dans l’organisation du travail est-elle hors de
question ? On pense à un accès facilité au télétravail, à des horaires
plus souples, plus adaptables, à une sensibilisation des manageurs.
L’INVISIBISATION
DE LA
MÉNOPAUSE
EST
ENTRETENUE
PAR DES
NORMES
QUI
VALORISENT
MAÎTRISE DU
CORPS
ET
PRODUCTIVITÉ
SANS FAILLE
Apprendre à
dissimuler
Il s’agit aujourd’hui de faire sortir la ménopause de
la seule sphère médicale pour la faire reconnaître comme une problématique
professionnelle. Car son invisibilisation actuelle ne relève pas d’un simple
oubli : elle est entretenue par des normes qui valorisent la maîtrise du
corps, la disponibilité permanente et une productivité sans faille.
Dans ce
cadre, les femmes apprennent à s’autosurveiller, à se discipliner, à dissimuler
tout ce qui risquerait d’être lu comme une perte de contrôle. La compétence se
confond avec la capacité à rester impassible, la ménopause est un
« problème personnel » à gérer en silence, et non un enjeu
organisationnel à traiter collectivement.
Un
changement de culture s’impose. Faute de lieux sûrs pour en parler, de
nombreuses femmes cherchent de l’information et du soutien ailleurs – sur les
réseaux sociaux, sur YouTube, dans les communautés en ligne, qui deviennent des
espaces de parole et, parfois, de résistance à la stigmatisation.
Mais on ne
peut pas durablement déléguer aux seules plateformes numériques ce que le monde
professionnel devrait prendre en charge : informer, former, aménager, et
cesser de faire comme si l’égalité se gagnait en exigeant des femmes qu’elles
traversent cette période « comme si de rien n’était ». ■
Lara Bertola est professeure de ressources humaines et
management à Rennes
School
of Business ;
Akanksha Jalan
est
professeure de comptabilité
et
de finance à Rennes
School
of Business ; Belinda
Steffan est professeure
de
ressources humaines
et
management à l’université
d’Edimbourg
(Écosse)