Février 2026
VIVRE CHEZ UN TIERS, UNE PRECARITE QUI PROGRESSE
Claire ANÉ
Le Monde -
Mercredi 4 février 2025
La Fondation pour le logement met en garde contre le
phénomène, qu’elle qualifie de « massif », « en pleine
croissance » et « invisible »
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M |
organe (le prénom a été modifié), Parisienne de 60
ans, a un emploi de commerciale qui lui rapporte en moyenne 2 800 euros par
mois, mais elle n’a plus de « chez-elle ». « J’ai été
expulsée le 5 octobre [2025] : je ne figurai pas sur le bail
et mon ex-mari avait cessé de payer le loyer sans me prévenir, alors que nous
avions convenu que ce paiement remplaçait la pension alimentaire », retrace
cette mère de deux enfants désormais majeurs, assise dans un café du 19e
arrondissement. Elle a jeté et donné beaucoup d’affaires, et paie 300 euros par
mois pour conserver le reste de ses biens dans un box, en lointaine banlieue,
en attendant de trouver un nouvel appartement. Hormis une nuit d’hôtel de temps
en temps, pour « souffler », elle passe ses nuits sur des canapés,
chez une cousine et chez deux amies qui se relaient afin de lui offrir un toit.
La
situation de Morgane relève de « l’hébergement contraint chez des
tiers », un phénomène tout à la fois « massif », « en
pleine croissance » et largement « invisible », selon
la Fondation pour le logement, ex-Fondation Abbé Pierre, qui y consacre une
partie de son 31e rapport annuel, publié mardi 3 février.
Les
derniers chiffres précis ont plus de dix ans : ils remontent à l’enquête
« Logement » de l’Insee de 2013, avec « 643 000 personnes
souhaitant décohabiter et qui ne le peuvent pas, en hausse de 20 % par
rapport à l’enquête de 2002 », résume Manuel Domergue, directeur des
études de la fondation. L’enquête « Logement » de 2020, elle, n’est
pas aussi détaillée, mais laisse entrevoir des dynamiques en hausse : elle
montre que 590 000 adultes vivant chez des tiers qui ne sont pas leurs parents
(+ 15 % en comparaison avec 2013) et 4,9 millions chez leurs parents (+
4%), donc 1,25 million ont plus de 25 ans, mais le caractère contraint de la
situation n’est pas questionné.
Autre
signe de l’aggravation : 500 000 ménages (et non personnes) demandent un
logement social en 2023 déclarent vivre chez un tiers, des chiffres en hausse
de 68 % en dix ans pour les ménages hébergés en dehors de leur famille, et
de 59 % pour ceux, plus nombreux, hébergés au sein de leur famille. Enfin,
une étude prospective du service des données et études statistiques sur les
besoins en logement prévoit, entre 2021 et 2050, un accroissement de 62 %
du nombre des ménages en cohabitation subie dans leur famille et demandant un
logement social.
« Kaléidoscope » de situations
Le recours croissant à l’hébergement chez des tiers s’explique
par de multiples facteurs. La crise du logement joue à plein : l’obtention
d’un logement social est toujours plus difficile – avec des demandes qui
atteignent des records, moins de créations de HLM et moins de locataires qui
les quittent. « J’ai déposé une nouvelle demande il y a deux ans, et je
postule très souvent sur la plateforme AL’in [créée
par Action logement, qui gère le 1 % patronal], sans succès,
confirme Morgane, qui ne trouve pas non plus dans le privé. Malgré mon âge
et mon CDI, on me demande d’avoir un garant qui gagne trois ou quatre fois le
montant du loyer, et l’on me préfère des couples, avec deux salaires, y compris
pour de petits studios ! »
Autres
facteurs cités par le rapport : le chômage, l’essor des emplois précaires
et/ou à temps partiel, la progression de la pauvreté – 15,4 % de la
population concernée, un taux inédit en trente années de mesure –, mais aussi
l’accès complexifié à des titres de séjour pour les personnes étrangères,
couplé à la saturation des dispositifs d’hébergement d’urgence. S’y ajoutent
des ruptures individuelles : couples qui se séparent, pertes d’emploi,
sorties d’institutions, notamment pour les jeunes qui bénéficient de l’aide
sociale à l’enfance, expulsions, conflit familial ou décès d’un proche.
Il en
découle un « kaléidoscope » de situations d’hébergement,
largement « au-dessous des radars », et relavant plus ou moins
du mal-logement. Les jeunes adultes qui ne peuvent quitter le domicile parental
faute de revenus – il s’agit plus souvent d’hommes – sont susceptibles de
bénéficier de conditions plutôt bonnes. Pour d’autres, « l’hébergement
évite d’être à la rue, et représente parfois plus qu’un toit », relève
Manuel Domergue, citant l’exemple d’un couple, dans l’Isère, qui a logé et
accompagné dans ses démarches un jeune sans-papiers. Le responsable de la
Fondation pour le logement évoque aussi l’« aide
mutuelle » que s’apportent Yolande et sa petite-fille Lilas (leurs noms
ne sont pas cités dans le rapport), qui a quitté un conjoint violent : la
première assure logement et repas, la seconde, courses, ménage et
accompagnement à des rendez-vous médicaux.
L’hébergé se voit
souvent
demander
de l’argent,
des services
ou même
des relations
sexuelles
« Sous-tension continue »
Mais le rapport « profondément
asymétrique » entre hébergeur et hébergé a pour effet que ce dernier « dispose
de peu de marges de manœuvre pour négocier ses conditions de vie ou refuser des
comportements abusifs », rappelle le rapport, enrichi de nombreux
témoignages. Il faut l’aval de l’hébergeur pour être domicilié chez lui, et
ainsi accéder à des droits sociaux (caisse d’allocations familiales, santé…).
L’hébergé se voit souvent demander des contreparties ; de l’argent, des
services ménagers et personnels, qui peuvent inclure une disponibilité
constante, ou même des relations sexuelles. « Des
travailleurs sociaux aux femmes rencontrées, cette monnaie d’échange est
présentée comme fréquente, voire normalisée, s’inscrivant dans ce que plusieurs
intervenants décrivent comme une forme de traite invisible, un continuum de
violences économiques, genrées et sexuelles », précise le rapport.
Les
auteurs soulignent que « l’hébergement »,
même bienveillant, demeure fragile car
fondé sur la réversibilité du lien et l’absence de droit ». Un
problème de santé de l’hébergeur peut contraindre l’hébergé
à partir du jour au lendemain. Quand bien même aucune contrepartie n’est
demandée à ce dernier, il se sent redevable. Soucieuse de « ne pas
abuser », Morgane ne reste pas plus de deux nuits d’affilée chez une
même personne. « Je n’amène qu’une petite valise, je fais les courses
et je vais dans une laverie pour mon linge », décrit-elle. Les
dernières semaines l’ont éprouvée : « J’ai eu le pied plâtré, ce
qui m’a empêché d’aller au travail, où j’oublie ma vie jusqu’à 19 heures.
J’allais beaucoup dans les bibliothèques afin de ne pas déranger
Être
hébergé de façon constante chez un tiers n’est pas sans conséquences. Des
familles se séparent pour ne pas peser sur un seul hébergeur. Des enfants
s’épuisent à vivre dans des logements surpeuplés, ou à changer souvent de lieu
et d’école. Un employeur de nuit a dû renoncer à son poste, faute de pouvoir se
reposer la journée. La promiscuité pèse. Même en l’absence d’abus, ce mode de
vie est « sous-tension continue », décrit le rapport. « J’ai
des trous de mémoire énormes, je n’ai plus de tête. Je me sens perdue », exprime
ainsi Morgane.
La
Fondation pour le logement s’attache à décrire toute une série de dispositifs,
souvent associatifs, qui accompagnent, déjà, les personnes concernées. Elle
appelle à une « prise de conscience
collective » afin d’analyser le phénomène et d’apporter des réponses
publiques, structurelles, en vue d’un meilleur équilibre avec les solidarités
privés – elle rappelle ainsi que l’État héberge environ 300 000 personnes, soit
deux fois moins que le nombre de personnes en hébergement contraint chez des
tiers.
Trois
grandes pistes sont avancées : relancer la production de logements
sociaux, notamment de petites taille et destinés aux étudiants : mieux protéger
les ménages vulnérables, y compris par des aides à la personne : et,
enfin, faciliter l’accès aux droits des personnes exilées. ■
CLAIRE
ANÉ