Mars 2026
COMMENT L’IMAGE DU SAVANT
A EVOLUE
PAR STÉPHANE VAN DAMME
(Le Monde - Mercredi 11 février 2026)
Alors que l’on a célébré, comme
chaque année à l’automne, les nouveaux Prix Nobel de sciences, l’histoire des
trente dernières années a profondément interrogé le phénomène d’héroïsation
scientifique. Parmi les grands mythes associés à la modernité savante, on
retrouve en effet la figure du « génie », présenté comme un être
désengagé du monde, déterminé et désintéressé. L’histoire traditionnelle des
sciences s’est longtemps racontée comme celle des pionniers et des grandes
découvertes.
Plus récemment, les historiens ont replacé ces
« génies » au travail, en interrogeant les conditions sociales et
institutionnelles qui ont produit ces figures, mais aussi en montrant comment
les physiologues ont cherché à identifier des traits physiques distinctifs,
dressant l’anatomie de ces « cerveaux » perçus comme des êtres
singuliers.
Dans un ouvrage récent, Les Têtes pensantes ou la pose des
savoirs (Anamosa, 2025), Jean-François Bert et
Jérôme Lamy apportent un éclairage décisif sur la fabrique des génies, en
enquêtant sur le motif iconique du penseur, utilisé pour représenter la
réflexion, l’introspection ou la cognition. Depuis l’Antiquité, cette posture
relève d’une mise en scène que l’on retrouve en Occident, mais aussi en Inde,
au Japon ou encore dans le monde musulman.
Bien qu’en apparence intemporelle sinon
universelle, elle se reconfigure au gré des époques. Les tableaux de Rembrandt,
représentant des savants humanistes dans leur cabinet encombré de livres, de
papiers et d’instruments, expriment déjà une érudition menacée par
l’accumulation du savoir, nourrissant l’anxiété et la mélancolie de la
Renaissance tardive.
Contraintes nouvelles
Au début du XXe
siècle, les représentations du savant continuent de célébrer des figures
exceptionnelles : l’Américain d’origine allemande Albert Einstein [1879-1955],
le Français Henri Poincaré [1854-1912] ou l’Allemand David Hilbert [1862-1943].
Tous partagent des traits communs – précocité, éclairs d’innovation, difficulté
initiale à s’imposer –, mais leur rayonnement s’explique aussi par des
dynamiques collectives et par l’existence d’écoles et de traditions nationales,
visions qui s’incarnent désormais dans les portraits de groupes. Mais, dès la
fin du XIXe siècle, l’iconographie témoigne de contraintes
nouvelles : l’activité scientifique s’alourdit d’obligations
administratives, financières et collaboratives, qui menacent la tranquillité du
savant et font craindre le « surmenage intellectuel », comme
l’écrit le médecin Aimé Riant [1827-1902] en 1889.
Le corps ne sert plus dès lors une image positive de la
science et Jean-François Bert et Jérôme Lamy se demandent si la modernité
scientifique ne s’accompagne pas d’une volonté de discipliner, voire d’effacer
les corps en mettant en avant l’esprit. La multiplication des portraits des
savants signale en tout cas une transformation profonde de la vie scientifique.
La science exige désormais une véritable endurance physique ; les
conditions de travail dans les laboratoires ou les observatoires, souvent
proches de celles de l’industrie, contribuent à façonner le corps du savant,
tout en renforçant l’exclusion des femmes.
Dans Curie, sa biographie de Marie Curie (Haus Publishing, 2025, non traduit), l’historienne des sciences
Sarah Dry rappelle ainsi combien la chercheuse dut faire preuve d’une
résistance physique exceptionnelle. Entre 1897 et 1902, durant la découverte du
radium, Pierre et Marie Curie furent exposés à des radiations très élevées dans
leur laboratoire de la rue Lhomond. Le polonium était 400 fois plus radioactif
que l’uranium, et le radium 900 fois plus. Pierre Curie [1859-1906]
souffrit de brûlures aux doigts, de douleurs aux jambes et d’une fatigue
intense ; Marie Curie [1867-1934] dut affronter les mêmes
symptômes, aggravés au fil des années, l’’obligeant à des pauses de plus en
plus longues après son second prix Nobel. Pourtant, certains scientifiques
continuèrent d’attribuer ses problèmes de santé, sa « fragilité »… à son statut de femme dans le monde savant. ■
Stéphane Van Damme
Professeur d’histoire des sciences
à l’École normale supérieur (Paris)