Janvier 2026
QUAND L’IA POLLUE LES FORUMS DE MATHS
David LAROUSSERIE
Le Monde - Mercredi 24 décembre 2025
RECHERCHE – Les « contributions » nourries
par l’intelligence artificielle affluent sur certains sites
L’intelligence artificielle (IA) a brillé en maths,
avec un niveau médaille d’or aux Olympiades internationales de la discipline,
en juillet, mais elle n’a pas que des effets positifs. Elle a même commencé à
polluer certains forums de spécialistes, revigorant une pratique
ancienne : les annonces de démonstration de problèmes célèbres, comme
l’hypothèse de Riemann (liée à la répartition des nombres premiers) ou le
problème dit « P = NP » (lié à la complexité à résoudre des
problèmes), qui sont deux problèmes mis à prix 1 million de dollars (850 000
euros) depuis 2000 par le Clay Mathematics Institute.
On pourrait aussi citer le cas de la conjecture de Goldbach ou celle de
Syracuse, dite aussi de Colbatz (sur les propriétés
d’entiers).
Tous les mathématiciens professionnels ont, un jour ou
l’autre, reçu de telles « démonstrations » d’amateurs. « Mais
jà, c’est presque une par semaine ! », a regretté Patrick Massot,
professeur à l’université Paris-Saclay, lors d’un colloque consacré aux
relations entre IA et maths, le 18 novembre à l’Institut Henri-Poincaré. Cette
« bouillie » (traduction de l’expression consacrée AI slop) fait « perdre du temps », a-t-il ajouté. Le
forum qu’il fréquente attire particulièrement les amateurs qui cherchent la
renommée. Il est consacré à Lean, un logiciel dit « assistant de
preuve », qui est aussi un langage formel, permettant de certifier les
enchaînements logiques. Les IA, lors de leur apprentissage, ont donc aussi
appris à parler le « Lean » et peuvent faire illusion en fournissant
des textes d’apparence correcte.
Ainsi, le 11 octobre, Poorla Hassanpour, se présentant
comme chercheur indépendant, propose une preuve de la conjecture de Riemann,
dont il affirme « qu’elle n’est plus une conjecture ». Le message est
vite mis en « spam » : le code fourni ne peut même pas être lu
par une machine, c’est-à-dire compilé. Un mois plus tard, il récidive, avec un
texte toujours aussi faux. Entre-temps, l’annonce d’un autre indépendant, Serge
Durand, a subi le même sort, car l’auteur avait omis de boucher les trous dans
son copier-coller de la suggestion d’un chatbot.
Utilisation de chatbots
Pire, un échange a duré plusieurs jours entre des
vedettes du domaine et un autre amateur, qui utilisait visiblement un chatbot pour soutenir la discussion, sans rien comprendre,
ce qui a fini par agacer les plus patients et obligé les modérateurs à
supprimer quelques messages un peu durs. Un expert a finalement expliqué à
l’utilisateur de chatbot qu’il devait
« comprendre que, avec les avancées récentes de l’IA, il n’y a pas un jour
sans que quelqu’un n’essaie de faire passer des sorties de chatbot
pour des percées géniales ».
Joël Riou, autre modérateur et contributeur du forum,
relève un autre problème. Pour améliorer le logiciel ou sa documentation, des
contributions, nourries probablement par des IA, affluent, souvent sans grand
intérêt. « C’est bien intentionné, mais cela induit un "coût"
pour l’équipe des mainteneurs, et notre temps serait sans doute mieux utilisé
ailleurs », note ce maître de conférences à Paris-Saclay. La situation est
commune à d’autres logiciels libres, comme Lean, au développement reposant sur
une communauté bénéInsérer une formule vole.vole.
Les membres de ces communautés peuvent avoir pour
ambition d’embellir leur CV avec leurs contributions. Certains contributeurs
confirmés sont assistés par des IA, mais ils le disent. La situation est
délicate. ■