Janvier 2026
EN S’ADAPTANT A L’IA,
L’ECOLE PEUT CONSERVER SON ROLE IRREMPLAÇABLE
Violaine MORIN
LE MONDE - MARDI 25
NOVEMBRE 2025
A*/NALYSE
Depuis
le lancement de ChatGPT, fin 2022, l’intelligence
artificielle (IA) générative est entrée dans la salle de classe. Par effraction
d’abord, les enseignants faisant le constat, non sans inquiétude, que des
élèves de niveau moyen parvenaient du jour au lendemain à produire des développements
parfaitement articulés. Cette métamorphose de la triche amuserait les acteurs
du système si elle n’était pas inquiétante : avec l’IA, c’est l’acte même
de raisonner qui peut être remplacé par la machine, menaçant ainsi de priver
l’élève de son outil de travail – son cerveau – dans un mouvement
d’affaiblissement de la pensée avec le risque de la déléguer aux géants de la
tech.
Contrairement à Internet lors de son
invention – autre grand moment de panique morale – l’IA ne se contente pas de
faciliter l’accès à des ressources documentaires infinies, ce qui avait fait
craindre, à l’époque, la mise au rebut du professeur. Aujourd’hui, l’IA menace
non seulement de remplacer l’enseignant, mais aussi l’élève lui-même. Si
Wikipédia avait déjà ringardisé le premier et que l’IA met en cause la place du
second, à quoi bon poursuivre cette aventure collective à la fois coûteuse et
difficile qu’est l’école ?
Pour sortir de l’impasse réflexive induite par ce vertige technologique, le système scolaire pourrait commencer par briser le non-dit, et espérer quitter « l’imaginaire pirate », pour reprendre l’expression du professeur et écrivain Maxime Abolgassemi. C’est un fait, au-delà d’un certain âge, les élèves utilisent l’IA. Accepter cette donnée comme incontournable, c’est réfléchir plus efficacement à la manière de se réinventer. Ainsi, une partie des enseignants de lycée ont-ils déjà cessé de donner du travail à la maison.
« Principe de réversibilité »
Mais
l’IA révèle un problème presque ontologique, qui tient à la structure du
système : comme l’a expliqué au Monde le sociologue Bernard Lahire,
la scolarité est tout entière tendue vers la
note et le classement, avec Parcoursup en point
d’orgue. Les élèves comprennent que leur intérêt est d’abord d’avoir une bonne
note et sont tentés de recourir à l’IA pour maximiser leurs chances. Se
débarrasser de la « piraterie » implique donc de réfléchir à d’autres
façons d’évaluer. La discussion et, surtout, l’exposé oral, que la réforme du
lycée a tenté de réintégrer sans grands succès dans le cursus scolaire,
tiennent là une occasion inespérée de revenir dans le jeu.
Il se trouve par ailleurs que l’IA est très bonne pour corriger l’écrit. Dans un devoir qui lui est soumis, sous réserve de lui avoir fourni des consignes bien pensées (le « prompt »), elle est capable de repérer en quelques secondes les problèmes de transition, les exemples trop peu nombreux, le vocabulaire répétitif. Pourquoi les professeurs n’en profiteraient-ils pas pour pratiquer la double notation, où l’on évalue deux fois le même devoir (sur table) pour prendre en compte les progrès ? Cette pratique, jusqu’alors peu usitée car très chronophage pour le correcteur, est redoublement efficace car l’élève améliore son propre travail, dans une opération cognitive reconnue par les spécialistes comme parmi les meilleurs moyens de fixer des connaissances.
LES ÉLÈVES
UTILISENT
L’INTELLIGENCE
ARTIFICIELLE.
ACCEPTER
CETTE DONNÉE,
C’EST RÉFLÉCHIR
PLUS EFFICACEMENT
À LA MANIÈRE
DE SE RÉINVENTER
En classe, les enseignants sont déjà
nombreux à intégrer l’IA. Puisqu’elle sait si bien faire un plan en trois
parties, qu’elle le fasse. La classe corrige ensemble la proposition de la
machine, une manière d’entrer dans la méthodologie de la dissertation. Chez les
spécialistes, le « principe de réversibilité » est la notion à la
mode : apprendre aux élèves à utiliser l’IA, d’accord, mais seulement pour
faire les choses qu’ils ont déjà appris à décomposer et dont ils maîtrisent les
étapes. C’est en outre le seul moyen de s’assurer qu’ils sauront repérer les
erreurs, les biais et les « hallucinations », autrement dit les
fausses informations que la machine présente comme réelles. L’une des
compétences utiles du monde qui vient étant sans doute la maitrise de l’IA en
situation professionnelle. Les élèves devront savoir prendre du recul et faire
la différence entre les opérations cognitives qu’ils peuvent lui déléguer, et
celles qu’ils doivent conserver en propre.
On répondra que seuls ceux qui souhaitent progresser utiliseront l’IA de façon constructive, accentuant le fossé entre les plus motivés et ceux qui préfèrent contourner l’effort. Mais ce fossé n’existe-t-il pas déjà ? Certains enseignants ont déjà commencé à tirer profit de l’IA pour adapter plus vite les supports d’enseignement.
C’est là que se loge sans doute
l’angoisse collective la plus profonde. En poussant cette logique de
personnalisation des apprentissages, on imagine un monde dystopique où chaque
élève est face à son robot précepteur, dans une scolarité ou l’on apprendrait
plus ensemble, mais les uns à côté des autres. Comme l’écrit le pédagogue
Philippe Meirieu, céder à cette idée terrifiante reviendrait à oublier que
l’école n’est pas seulement un lieu où l’on apprend, mais où l’on devient un
groupe en apprenant les mêmes choses, où l’on fait société dans
l’interlocution, entre élèves et enseignant.
Dans cette entreprise-là, une figure centrale n’a jamais été ringardisée par les différentes étapes d’externalisation de la mémoire des hommes – depuis l’invention de l’écriture jusqu’à ChatGPT –, c’est le professeur. Sa voix et sa personne accompagnent le cheminement de l’apprentissage, une entreprise si longue et difficile que l’on peut comprendre les élèves tentés d’alléger un peu la charge en demandant des réponses à l’IA. C’est le professeur qui leur apprendra que maitriser un stock de faits n’a pas grand intérêt. Ce qui compte, c’est de savoir poser les bonnes questions, assises sur les bonnes connaissances, à une machine dont le stock est, lui, infini. ■
VIOLAINE MORIN (SERVICE SOCIÉTÉ)