Janvier 2026

 

PETIT PRÉCIS DU "PARLER JEUNE"

 

NOTRE TEMPS - Décembre 2025

 

NOTRE ENQUÊTE

 

 

Entre les mots venus d’internet et ceux utilisés par vos petits-enfants, vous vous sentez complètement perdu… Alors, pour ne pas décrocher pendant les repas de fêtes, voici un petit lexique 2026. Vous êtes « chaud » pour apprendre ?

GUILLAUME LE NAGARD- ILLUSTRATION EMMANUELLE TEYRAS

 

 

Petit précis du « parler jeune »

 

Les mots et expressions du français évoluent à toute vitesse, empruntant notamment à l’anglais des réseaux sociaux. Au-delà des seuls effets de mode, nous en avons recensé quelques-uns qui traduisent l’évolution des technologies comme des mœurs – internet, arnaques, relations sociales, amicales ou amoureuses. De quoi comprendre vos enfants et surtout petits-enfants rompus à leur usage. En n’oubliant pas que l’une des fonctions de ce vocabulaire inventé par chaque génération est de rester incompris de la précédente. Et dès lors que celle-ci commence à l’utiliser, il risque l’obsolescence. Alors lisez vite notre liste ludique et pratique, sa date de péremption n’est pas garantie !

 

Brouteur

Attention, il ne s’agit pas d’un paisible ruminant. Le brouteur est un escroc aux sentiments qui se rencontre sur les réseaux sociaux, un virtuose de l’arnaque dont le but est de se faire virer des fonds. Jonglant avec plusieurs profils, il sait utiliser la mécanique de la décision impulsive, notamment en racontant une belle histoire à ses victimes pour faire oublier l’absence de preuve et en jouant sur le ressort de l’urgence à agir. Le terme de « brouteur » vient du français de Côte d’Ivoire, « en référence au mouton, qui se nourrit sans effort ». L’actualité signale parfois l’exploit d’un brouteur. Il y a peu, c’était une femme du sud de la France qui croyait aider Brad Pitt en lui envoyant ses économies ! Le sentiment d’être victime de sa naïveté et la honte à l’avouer génèrent des blessures durables chez les internautes trompés. Et invite à la prudence dans les relations à distance.

 

Chabot

Vous recherchez un produit ou un service sur internet ; soudain, une bulle ou un petit personnage en bas de page vous propose de l’aide : il s’agit d’un chatbot (du verbe to chat : discuter et bot : robot) dont la traduction en français est « agent conversationnel ». Il est programmé pour vous poser des questions qui s’affineront en fonction de vos réponses, afin de vous guider vers la proposition qui vous convient. Ces « bots », moins chers qu’un salarié du service client chargé de vous orienter, ne s’éloignent pas de leur sujet. Siri d’Apple et Alexa d’Amazon sont des chatbots plus universels. Mieux encore, l’arrivée de l’intelligence artificielle d’OpenAI pour le grand public en 2022 a donné naissance au fameux ChatGPT, accessible à tous, gavé de données et évoluant à mesure des échanges avec les utilisateurs. Mais ces outils ne sont pas à l’abri de biais d’apprentissage : une étude de l’Unesco a montré l’année dernière qu’ils étaient encore sensibles aux préjugés ethniques ou de genre. Et ils peuvent reproduire des erreurs répandues. À utiliser, peut-être, mais pas aveuglément.

 

Chaud

Voici un mot qui taille large. « Je suis chaud » ou simplement « Chaud ! » peut signifier « oui », « je suis d’accord », « je suis prêt, motivé ». « Il est chaud » peut aussi désigner quelqu’un qui est bon, fort, a du succès, que ce soit à la Playstation ou en maths. Il y a globalement peu de risque que le locuteur essaie de vous faire comprendre qu’il a de la fièvre. La réminiscence d’un argot plus ancien qu’il donnait à « chaude » un caractère sexuel explique sans doute que les filles utilisent volontiers l’expression au masculin. Quant à « C’est chaud ! », l’énoncé peut signifier que la farce aux marrons a brûlé la langue d’un jeune convive, ou alors que la situation dont il parle est tendue, compliquée. Comme toujours, le contexte vous donnera les bons indices !

 

Chiller

Si vous accueillez vos petits-enfants pendant les vacances, il y a de bonnes chances pour qu’ils aient envie de « chiller », au moins une partie de leurs temps. Quèsaco ? Pas de panique, une autre génération – la vôtre peut-être – aurait dit « buller » ou « glander ». Chiller (prononcez « tchilé ») est un anglicisme passé par le Québec : to chill signifie se reposer dans la langue de Shakespeare. On trouve l’expression chez quelques rappeurs français dès les années 1990 et elle est entrée dans le dictionnaire Le Petit Robert en 2023. Dites à vos petits-enfants qu’ils peuvent chiller un moment, et même « OKLM », acronyme utilisé sur les réseaux sociaux car plus rapide à écrire que « au calme ».

 

Ghoster

« Il m’a ghostée Mamie. Je suis chokbar ! » Intéressons-nous déjà à la première de ces expressions. Pour qui connaît un peu d’anglais, sa signification est assez transparente ! Se faire ghoster veut dire être soudain ignoré, en particulier sur les réseaux sociaux, mais aussi au téléphone et par SMS ; en d’autres termes la victime est traitée par un être cher, ami ou aimé, comme si elle était devenue un fantôme (ghost en anglais). Il y a en effet de quoi être « chokbar », c’est-à-dire choquée, et consolée.

 

Gros

« Vas-y gros, on bouge ! » Curieux, le copain à qui s’adresse votre petit-fils est tout mince et, d’ailleurs, si le contraire était vrai, ses parents et vous-même lui avez appris à être plus aimable. En réalité, dans ce contexte, « gros » vient de loin. Dans le vocabulaire des rappeurs américains, il est souvent question de brothers, les frères en anglais, et par extension les amis du quartier. Par érosion, le terme s’est simplifié en « bro ». Qui, en français est devenu « gros », sans qu’il ait le moindre rapport avec le poids de l’interlocuteur.

 

Hater

Il ne s’agit pas de se presser (quitte à en perdre son chapeau), mais d’une personne haineuse, en particulier sur internet. Hater (à prononcer « hauteur ») est le mot anglais simplement utilisé pour la même signification en français. À l’ère des réseaux, il s’étoffe d’un sous-texte qui ajoute la notion de plaisir, d’épanouissement dans la manifestation de la haine, la multiplication des critiques et des propos dégradants ou humiliants en ligne. Par extension, peut s’appliquer à tous les malveillants pathologiques. À les ignorer, on se portera mieux en 2026.

 

Mainsplaining

Cet anglisisme en forme de mot-valise (man pour homme et splaining pour explaining ou expliquer) définit une des expressions les plus habituelles de la phallocratie. C’est la tendance pour les (certains) hommes à se croire autorisés à expliquer à une femme, d’une manière paternaliste et condescendante, une chose qu’elle sait déjà, voire dont elle est experte. Par exemple, l’instinct maternel, ou comment faire face aux effets de la ménopause, ou encore – pourquoi pas – la composition du Conseil d’État à une jeune titulaire d’un master en droit public. Le terme a été forgé en 2008 par une essayiste américaine à qui un goujat se faisait fort d’expliquer un livre… qu’elle avait elle-même écrit. Une traduction disgracieuse en français serait « mecsplication ». D’autres mots proches ont émergé avec MeToo comme « manterrupting » (tendance masculine à interrompre les femmes) ou « manspreading » (attitude consistant à s’étaler, notamment en écartant les jambes, dans les transports publics). La désuète galanterie permettait-elle d’éviter ces mufleries ? Pas sûr, même si elles n’étaient pas aussi précisément nommées.

 

Mocktail

L’offre de boissons sans alcool gagne du terrain ces dernières années. C’est ainsi que sont apparus les mocktails, associant mock (imiter) à cocktail. Loin d’être de simples succédanés des mélanges les plus tassés, ils font l’objet de préparations chics et pointues. Mangue, citron vert, coco, mûre, concombre, sureau, ginger beer (tonic sans alcool malgré son nom), kombucha (une boisson à la mode à base de thé sucré fermenté)… Donnez libre cours à votre créativité, les recettes en ligne ne manquent pas. Sans alcool, la fête est plus folle, disait une fameuse publicité il y a près de trente ans.

 

PLS

L’acronyme vient de l’univers du secourisme et de la santé. Il signifie position latérale de sécurité (sur le flanc, genou légèrement remonté) dans laquelle il faut mettre une personne inconsciente en attendant les secours. Avec leur amour de l’hyperbole, les jeunes (au moins depuis ceux de la génération des millenials qui ont la trentaine aujourd’hui) se disent – ou considèrent un autre – en PLS pour signifier qu’ils sont épuisés physiquement ou moralement, au point d’en faire un malaise. Bref : au bout du rouleau, à plat, sur les genoux, rincés, à ramasser à la petite cuillère… comme pouvaient l’être leurs aînés, qui avaient aussi les sens de la formule.

 

Streamer

Ce verbe signifie retransmettre en direct sur un réseau social. Il désigne aussi celui ou celle qui se prête à cet exercice, sur YouTube, TikTok, ou Twitch, le réseau des fans de jeux en ligne. Car les streamers ou streameuses ont d’abord été des joueurs qui diffusent et commentent leur partie en direct. Mais ils peuvent aussi être spécialisés dans le sport, les nouvelles technologies, la beauté. Beaucoup discutent de tout en live, ou filment leur surprise en découvrant un contenu : clip, bande-annonce d’un film, déclaration d’une star, produit sortant de sa boîte (tendance dite « react »). Vos petits-enfants ont certainement leurs favoris.

 

« CE VOCABULAIRE EST FAIT POUR NE PAS ÊTRE COMPRIS »

 

Mathieu Avanzi est spécialiste des dialectes et expressions francophones et auteur du Comme on dit chez nous et le Fabuleux Destin des mots, éd. Le Robert

 

       NOTRE TEMPS Qu’est-ce qui fait le succès d’un mot nouveau ?

 

MATHIEU AVANZI Précisément le fait qu’il soit nouveau, c’est-à-dire pas utilisé par la génération précédente. Également, qu’il décrive une réalité pour les jeunes qui n’existait pas auparavant. Les mots issus d’internet, qui prend de plus en plus de place dans nos vies, s’imposent en nombre.

 

       Comment comprendre ses petits-enfants ?

       C’est un peu mission impossible. Le vocabulaire émergent a une fonction cryptique : il est fait pour ne pas être compris. Et il disparaît dès qu’il est assimilé par les plus vieux. Par exemple, « swag » n’est déjà plus très utilisé. Mais les plus jeunes aiment être interrogés à ce sujet, surtout par des grands-parents : demandez-leur ce qu’ils veulent dire, et, pourquoi pas, regardez les vidéos TikTok.

 

       Quels sont les mots ou expressions d’autrefois que les plus jeunes adorent ?

« Daron » et « daronne », par exemple, viennent du vieil argot ; « être cool » ou « avoir la flemme » existent encore. Certains mots de verlan n’ont pas disparu, comme « keuf », « reuf », « meuf » ; d’autres ont été ringardisés. La fabrication de ces expressions est parfois étonnante. Depuis peu, on parle sur les réseaux des « Scalpa » : il s’agit du verlan de Pascal, par quoi étaient nommés de façon déjà argotique les billets de 500 francs, à l’effigie de Blaise Pascal. Une coupure que les jeunes n’ont pu connaître.