Juillet 2026
EN BRETAGNE, LES
ALTERNATIVES AUX ENGRAIS DE SYNTHESE POUSSENT DISCRETEMENT
Manon BOQUEN
(Le Monde - Mardi 23 juin 2026)
Algues, membranes de
coquilles d’œuf ou encore cacao… Des entreprises bretonnes misent sur des
composants naturels
Chaque jour, sur les plages
de Penvénan (Côtes-d’Amor), l’équipe de Symbiomer récolte de 10 à 15 tonnes d’algues. Après un
séchage à basse température et la transformation de la poudre en solution
liquide, elles peuvent devenir un biostimulant « qui accélère le
développement racinaire et donne un meilleur accès aux nutriments »,
décrit Jean Farman, le dirigeant de la PME née en 2017. Elles peuvent aussi
servir comme procédé de biocontrôle pour « améliorer les défenses immunitaires »
des plantes, explique-t-il.
Des produits fabriqués sans chimie, que le fondateur de
l’entreprise Alexis Bouvet, et son associé commencent à commercialiser auprès
des agriculteurs pour venir limiter – et pourquoi pas un jour remplacer –
l’utilisation des engrais de synthèse. « Si ce n’est le process, nous
n’avons pas montré grand-chose : les paysans bretons, il y a cent ans,
ramassaient le goémon sur les plages pour le mettre dans les champs », explique
Jean Farman.
En Bretagne, les entreprises s’intéressant aux alternatives
aux engrais de synthèse, qui apportent les traditionnels NPK (azote, phosphore,
potassium), poussent en effet un peu partout. C’est le cas d’Olmix, de Goëmar ou de Bio3G pour
les algues, dont la ressource est foisonnante dans la région.
Mais c’est aussi le cas d’AgWI à
Saint-Malo (Ile-et-Vilaine) ou de Leurmin
Fertil à Senven-Léhart (Côtes-d’Armor), qui travaillent une tout autre
matière : les membranes de coquilles d’œuf. « On les mélange à des
déjections de volailles, pour en faire des produits riches en azote et en
carbonate, deux éléments nécessaires à la vie du sol », explique
Thierry Lorguilloux, dirigeant de Leurmin Ferti et
ancien éleveur de poules.
Ce procédé d’« économie
circulaire », comme il le décrit, a trouvé sa clientèle par le biais
de la coopérative qui le commercialise. Et si son carnet de commandes annuel
était déjà rempli avant la flambée des prix des engrais chimiques, il craint la
pénurie pour les années à venir : « On risque de manquer de
matières premières pour fabriquer nos produits ! »
« De plus en plus de demandes »
Par temps de crise, en
effet, les agriculteurs peuvent changer leurs usages et réduire la consommation
d’engrais de synthèse pour privilégier des fertilisants naturels. C’est ce qu’a
constaté l’économiste à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture,
l’alimentation et l’environnement Alexandre Gohin, en étudiant les ventes
d’engrais entre 2010 et 2024.
« En 2022, lors de la
crise en Ukraine, les agriculteurs ont utilisé beaucoup moins d’engrais
minéraux pour se tourner vers d’autres systèmes, décrit ainsi le chercheur. Quand leur prix
augmente de 10 %, les agriculteurs réduisent leur utilisation d’engrais
chimiques de 3 % », a-t-il calculé. De quoi booster le marché des
solutions de rechange ?
« On risque
de manquer
de matières
premières
pour fabriquer
nos produits ! »
THIERRY
LORGUILLOUX
dirigeant de Leurmin Fertil
Arnaud Le Gall y croit. Le résident de Chloro
Terre, entreprise née à Benodet (Finistère) en 2017,
confectionne des engrais naturels à libération lente, à base notamment de
matières animales compostées, de coquilles de cacao et de bois blanc hygiénisé,
utilisables en maraîchage, en arboriculture et chez les particuliers. « Depuis
un mois, on a de plus en plus de demandes pour nos produits », se
réjouit-il, convaincu que, après des années à expérimenter et valider les
effets de son fertilisant, fabriqué aujourd’hui à 1 500 tonnes annuelles et
employé par 4 000 professionnels, l’année à venir le fera « décoller ».
« Cela fait vingt-cinq ans que je suis dans le milieu et je remarque une
évolution énorme de l’efficacité des engrais naturels », ajoute-t-il
d’ailleurs
Mais prudence.
L’économiste Alexandre Gohin se veut néanmoins prudent :
les changements de pratique ne durent souvent que le temps des crises, les
habitudes reprennent vite leur cours du fait de la « facilité »
d’utilisation des engrais minéraux. Chez Simbiomer, à
Penvénan, on reste donc pondéré quant aux effets de la situation internationale
sur l’activité. « On mise plus sur le sens de l’histoire. Si on leur
propose des alternatives à bon prix et qui fonctionnent, les agriculteurs
suivent », croit Jean Farman. ■
MANON BOQUEN