Mars 2026
COMMENT
FAVORISER L’EMPLOI DES JEUNES ?
Le 28 janvier, le Medef a évoqué la piste d’un
« smic-jeunes » et d’un « contrat à droits progressifs »
pour une jeunesse non ou peu qualifiée. Précarisation ou meilleure insertion
sur le marché du travail ?
Dominique Glaymann L’accumulation
de dispositifs « jeunes » est inefficace
Le « CDI jeunes » voulu par le Medef est une
énième tentative de socialisation des jeunes dans et par la précarité, estime
le sociologue
Le Monde - VENDREDI 13 FÉVRIER 2026
Le « CDI jeunes », imaginé par le président
du Mouvement des entreprises de France [Medef], Patrick Martin, rappelle
le contrat première embauche que le gouvernement de Dominique Villepin avait tenté en vain d’imposer en 2006. Ce CDI jeunes n’est en
effet qu’une nouvelle mouture des emplois non durables et sous-payés qui
prétendent améliorer les débuts de vie professionnelle des jeunes et
aboutissent en réalité à enfermer, plus ou moins durablement, les débutants
dans la précarité. Au risque de répéter des arguments déjà connus, il faut
rappeler pourquoi cette proposition, présentée comme une aide à l’entrée en
emploi des jeunes, est, au mieux, une fausse solution de plus et, au pire, un
leurre visant à franchir un nouveau pas dans la déconstruction des droits des
salariés. Si le gouvernement ne semble pas vouloir reprendre cette proposition,
il faut sans doute y voir un ballon d’essai dont on pourrait retrouver l’écho
dans la campagne présidentielle de 2027.
Depuis
cinquante ans, du premier pacte pour l’emploi des jeunes du gouvernement Barre,
en 1977, au plan 1 jeune 1 solution du gouvernement Castex, en 2020, les
politiques publiques ont empilé des dizaines de mesures censées faire reculer
le chômage des jeunes. Ces politiques s’appuient sur un diagnostic renvoyant le
chômage des jeunes à trois causes : leur inexpérience, qui rendrait leur
recrutement risqué, leur coût salarial, qui serait excessif, compte tenu de
leur productivité, et les formations, qui prépareraient mal aux attentes des
recruteurs et des employeurs. Ces causalités supposées guident l’accumulation
des dispositifs engagés depuis un demi-siècle.
D’un
strict point de vue pragmatique, si ces innovations étaient efficaces, on s’en
serait aperçu depuis longtemps. Or, on observe au contraire la permanence d’un
sur-chômage des moins de 25 ans depuis la fin des années 1970 : leur taux
de chômage est en permanence de 2 à 2,5 fois supérieur au taux de chômage
moyen. Ainsi, en 2024, 18,8 % des actifs de moins de 25 ans étaient au
chômage, contre 7,3 % de l’ensemble des actifs. Une observation attentive
des chiffres montre aussi une sensibilité de l’emploi (et du chômage) des moins
de 25 ans aux aléas conjoncturels de l’économie et de l’emploi.
Déni de qualification
Étant les derniers arrivants sur le marché du travail,
les jeunes ont logiquement plus de difficultés à trouver un emploi quand
l’économie va mal et que les employeurs recrutent peu. Ils courent en outre
plus de risques de perdre leur emploi quand ils en ont un parce que les
employeurs (privés et publics) ont pris l’habitude de les employer en contrats
précaires (CDD, intérim, contrats aidés…) dans un premier temps plus ou moins
long. Il apparaît ainsi que les dispositifs présentés comme une aide à l’insertion
fragilisent de nombreux jeunes en facilitant leur exclusion de l’emploi qui
peut se faire sans les licencier du fait de la qualité dégradée des emplois
qu’on a fabriqués pour eux.
LES PEU OU
NON-
DIPLÔMÉS
SONT
CONDAMNÉS À
PRENDRE LES
SALES
BOULOTS,
PRÉCAIRES
ET
SOUS-PAYÉS
Le
« CDI » proposé par le président du Medef, que l’employeur pourrait
rompre sans motif pendant les premières années, adopte la même logique que la
ribambelle de contrats de travail réservés aux jeunes au risque des mêmes
effets pervers. Il renoue aussi avec la possibilité de payer ces salariés
débutants à des salaires inférieurs au smic en créant un
« smic-jeunes » auquel le Medef rêve depuis longtemps. On voit bien
l’avantage que les employeurs retireraient de cette nouveauté qui viendrait
s’ajouter aux exonérations et réductions de cotisations sociales sur les bas
salaires. On voit aussi les méfaits pour la situation sociale des jeunes
travailleurs et pour les comptes sociaux – Sécurité sociale et caisses de
retraite, pour qui ce manque à gagner est souvent omis dans les débats
budgétaires. On perçoit moins l’impact sur les moins diplômés du déni de
qualification subi par les diplômés : les jeunes peu ou non diplômés sont
de ce fait condamnés à prendre les emplois qui restent, souvent des sales boulots,
précaires et sous-payés, à être rabaissés à l’état de main-d’œuvre low cost.
Les
arguments avancés pour justifier les dérogations à « la norme de
l’emploi salarié » qu’est le CDI, selon le code du travail (art.
L1221-2), sont très contestables. Le critère (à 25 ans et parfois à 30) pour
traiter à part l’emploi des « jeunes » oublie leur diversité. Il
néglige en particulier le poids des diplômes qui impliquent pourtant des
différences majeures : différence d’âge à la recherche du premier emploi
(15 ou 16 ans pour les sans-diplôme et jusqu’à 30 ans, voire davantage, pour
les plus diplômés), différence de savoirs et de savoir-faire, et donc de
productivité, différence dans les parcours d’accès à l’emploi.
Si une
grande partie des débutants rencontre des difficultés pour accéder à un premier
emploi, et surtout à un premier emploi stable, la durée de leurs passages par
la précarité et le chômage est très fortement corrélée à leur niveau de
diplôme. Plutôt que l’« insertion des
jeunes », c’est l’accès des débutants à un emploi stable qu’il faut
améliorer et accélérer. Un problème face auquel il n’est ni justifié, ni
efficace, ni pertinent d’exclure les jeunes des droits sociaux que constituent
un contrat durable, un salaire égal ou supérieur au smic et une stabilité de
l’emploi.
Cette
nouvelle proposition avancée par le Medef remet au premier plan un problème
social majeur en continuant à faire des jeunes « un problème »,
alors que notre pays pourrait faire un atout, un avantage comparatif de sa
jeunesse nombreuse – relativement aux pays voisins – et mieux formée qu’elle ne
l’a jamais été, même si les dégradations en cours de l’école publique mettent
sa qualité en danger. Quel avenir pour un pays qui maltraite sa jeunesse ?
■
Dominique Glaymann est sociologue
au
centre Pierre Naville, à l’université
Paris-Saclay.
Il a notamment publié
« Enseignants-chercheurs.
Un grand corps
malade »
(Le Bord de l’eau, 2025)