Janvier 2026
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CHRONIQUE ׀ PAR
BÉATRICE MADELEINE Quand l’emploi
et la pauvreté progressent |
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Le Monde - Vendredi 28 novembre 2025
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Jamais, depuis un demi-siècle, les
Français n’ont été aussi nombreux au travail. En 2024, selon l’enquête
« Emploi » de l’Insee, 29 millions de personnes étaient en activité
dans le pays. Soit 68,8 % de la population âgée de 16 à 64 ans. En 1995,
61,9 % seulement de cette tranche d’âge était en emploi. Un rattrapage
plus qu’une performance : la France reste à la traîne au sein des pays de
l’Organisation de coopération et de développement économiques, où le taux
d’emploi moyen s’établit à 70,4 %.
Mais,
surtout, la France, qui adore faire exception, connaît une situation pour le
moins paradoxale. Alors que chez la plupart de ses voisins européens, la hausse
du taux d’emploi s’accompagne d’un recul de la pauvreté, dans l’Hexagone,
emploi et pauvreté progressent de concert. Entre 2014 et 2024, le taux d’emploi
en France a grimpé de 5,3 points. Dans le même temps, le taux de pauvreté
monétaire – autrement dit, le fait pour un ménage de vivre avec un revenu
inférieur à 60 % du revenu médian – a augmenté de 2,6 %.
En
juillet, les chiffres publiés par l’Insee ont d’ailleurs fait grand
bruit : en 2023, 9,8 millions de personnes en France, soit 15,4 % de
la population, vivaient sous le seuil de pauvreté. Le phénomène atteignait son
niveau le plus élevé depuis 1996, alors que le marché du travail avait créé 2
millions d’emplois nouveaux depuis la pandémie de Covid-19.
Comment
éclairer ce paradoxe ? Guillaume Allègre et Muriel Pucci, chercheurs à
l’Observatoire français des conjonctures économiques, ont étudié comment évolue
le niveau de vie des personnes qui reprenaient un emploi, après une période de
chômage ou d’inactivité. Leur note, publiée le 21 novembre, parvient à la
conclusion que la reprise d’emploi améliore bien la situation financière des
actifs et que la pauvreté reste plus répandue parmi les chômeurs. Cette
progression, cependant, n’est pas homogène. Elle dépend en grande partie de la
composition du ménage concerné. Mais, surtout, elle n’est pas suffisante. Si
l’emploi « réduit de beaucoup le risque de pauvreté monétaire, il ne
l’annule pas. En somme, travailler ne garantit pas la sortie de la
pauvreté ». En 2022, sur les 9,1 millions de personnes vivant sous le
seuil de la pauvreté monétaire, 2 millions avaient un emploi.
Temps partiels imposés
Les causes sont identifiées : les
temps partiels imposés et les horaires décalés, qui ne permettent de percevoir
qu’une partie d’un salaire ; la monoparentalité, qui se traduit par un
seul revenu pour tout le foyer ; ou encore la hausse du nombre
d’apprentis, considérés statistiquement comme des salariés, alors que leur
rémunération reste très faible. L’essor du travail indépendant n’est pas non
plus à négliger : en 2022, un micro entrepreneur gagnait en moyenne 670
euros par mois, selon l’Insee.
EN
2022, SUR LES
9,1
MILLIONS DE PERSONNES
VIVANT
SOUS LE SEUIL
DE
PAUVRETÉ MONÉTAIRE,
EN
FRANCE, 2 MILLIONS
AVAIENT
UN EMPLOI
Face
à ce qui faut bien appeler un échec de la lutte contre la pauvreté, les
politiques publiques se seraient-elles trompées de cible ? « Dans
l’objectif de faire baisser le taux de chômage, on va pousser les personnes à
accepter plus facilement des emplois dont personnes ne veut, et des emplois qui
maintiennent dans la pauvreté », déplore Muriel Pucci. Elle note aussi
un problème de méthodologie, qui fait basculer dans la catégorie des personnes
« en emploi » celles qui travaillent quelques heures par semaine, par
exemple. Une heure de travail suffit à tomber dans cette catégorie :
impossible, à ce compte-là, de gagner suffisamment pour franchir le seuil de
pauvreté.
« Se
fixer pour objectif de faire baisser le chômage n’est pas le bon
objectif », estime la chercheuse. Mieux vaudrait raisonner sur la
qualité de l’emploi et que sur la quantité, en définissant une notion, celle d’« emploi décent ». Celui qui permet de vivre
correctement des fruits de son travail, et non simplement de survivre. Parmi
les trois objectifs figurant dans la stratégie nationale de prévention et de
lutte contre la pauvreté, édictée en 2018, le premier était de « faire
en sorte que le travail paye et qu’il paye de la même façon dans tous les
cas ». Cela est encore loin d’être le cas. ■