Juillet 2026
EDGAR
MORIN, UN HUMANIS
TE « DE L’ÈRE PLANÉTAIRE »
Nicolas TRUONG
(Le Monde - Vendredi 26 juin 2026)
HORS-SÉRIE
Il a parcouru tous les
domaines du savoir, vécu intimement les extases de l’histoire. Héros de la
résistance et théoricien de la connaissance, dissident du Stalinisme et
promoteur du « principe d’espérance », anthropologue de la
mort et sociologue du temps présent, Edgar Morin, mort le 29 mai, à l’âge de
104 ans, est un omnivore culturel, un touche-à-tout universel. C’est à ce
penseur fraternel que Le Monde rend hommage à travers ce hors-série,
comprenant portrait, portfolio, lexique et témoignages, ainsi que le dernier
entretien qu’il a accordé avant sa disparition.
Né en 1921, Edgar Morin est un audacieux fils de son époque.
Son insatiable curiosité, la jeunesse de sa pensée et sa longévité ont transmué
ce prophète des temps futurs en figure populaire de vieux sage qui traverse les
âges. Mais il reste un philosophe indiscipliné. Résistant, notamment dans le
réseau de François Mitterrand, il s’est opposé aux carcans de l’esprit et à
certaines formes d’engagement. Contre une raison réduite au calcul, une science
sans conscience, une séparation des connaissances universitaires, il propose de
relier les savoirs, de réformer notre pensée.
À rebours d’une certaine militance qui l’a conduit lui-même à
des erreurs, il forge une éthique de l’incertitude et plaide pour une « politique
de civilisation ». Solidaire des humiliés et des offensés, il connaît
le prix qu’il faut payer afin de rester fidèle à ses idées. Un mot lui est
accroché, celui de « complexité ». Car Edgar Morin est artisan d’une
pensée capable de lier la connaissance des parties à celle du tout.
Aujourd’hui, ouvrages, colloques et cursus d’université lui sont consacrés, en
particulier à l’étranger, où ce penseur de l’« ère
planétaire » est très largement plébiscite.
En France, Edgar Morin est pourtant longtemps resté un auteur
minoré, avant d’être un savant respecté et parfois même une caution recherchée.
Célébré par la République, qui lui a rendu un hommage national, il commença à
écrire en 1960 dans Le Monde, journal auquel il confia sa dernière
interview, publiée en avril 2026, afin d’alerter ses contemporains. « Il
sera peut-être bientôt minuit dans le siècle », prévenait-il.
Un intellectuel rimbaldien
Comme l’illustrent les
textes et les documents présentés ici, à l’image des contributions inédites de
l’écrivain Régis Debray et de la philosophe Cynthia Fleury, il a su capter
l’essence des événements, les inscrire dans la durée. De l’impératif écologique
aux guerres du Moyen-Orient, il offre des repères pour nos temps déboussolés.
Il montre aussi que l’humain est pétri de contradictions, et qu’entre raison et
déraison il lui est possible d’inventer un autre destin.
Fidèle à son adolescence et marqué par ses blessures
d’enfance, Edgar Morin demeure avant tout un intellectuel rimbaldien. « Pensée
complexe » ou « terre-patrie », ce braconnier du
savoir déploie une philosophie comme un antidote aux œillères de l’esprit, une
invitation à « changer de vie ». ■
NICOLAS TRUONG