Mars 2026

LES BLOCAGES MENTAUX

Marie-Claude TREGLIA avec Aurélie DOCTEUR

Psychologies - Mars 2026

 

Lorsqu’une pensée négative nous enferme, nous obsède, difficile d’arrêter de ruminer. Des actions simples permettent pourtant de nous en affranchir

PAR MARIE-CLAUDE TREGLIA, AVEC AURÉLIE DOCTEUR,

PSYCHOLOGUE ET PSYCHOTHÉRAPEUTE

 

 

 

 

 

 

 

 

LES MANIFESTATIONS

L’image la plus parlante est sans doute celle du petit vélo qui tourne en boucle dans notre tête. Une pensée, en général désagréable, impossible à chasser, revient inlassablement et nous enferme dans un ressassement qui peut durer des heures, des jours, des semaines, jusqu’à parfois tourner à l’obsession.

Ce sont parfois aussi tous nos processus de réflexion qui « bloquent », figés dans certains schémas, certains mécanismes, incapables de souplesse, d’adaptabilité. Comme si des œillères invisibles limitaient notre paysage mental, et nous empêchaient de changer de point de vue, de réviser nos « principes », nos « valeurs ».

« Que l’on parle de ‶rumination‶, d’‶obsession‶ ou de ‶mode de pensée rigide‶, il s’agit de pensée qui bouclent, résume Aurélie Docteur. Des pensées répétitives, le plus souvent négatives, soit défaitistes-pessimistes, soit sur le mode de l’« inquiétude, en fonction de la tonalité de l’humeur et des préoccupations du moment : ‟J’ai tout raté, ‟Je n’aurai pas dû…ˮ, ‟Je n’y arriverai jamaisˮ ; ou bien : ‟Et s’il se passe un truc grave aujourd’hui ?ˮ. ‟Et si je ratais ma présentation ?ˮ. La rumination est un processus cognitif tout à fait ‟normalˮ, tant qu’elle vise la résolution d’un problème. Mais elle devient douloureuse, voire pathologique, quand elle n’est pas productive, qu’elle ne résout rien du tout et, au contraire, nous enferme dans des certitudes accablantes, des anticipations négatives, des peurs : on ne va pas y arriver, on a mal fait, on va certainement mal faire… »

LES QUESTIONS À SE POSER

« Est-ce que je ne serais pas en train de ruminer ? » Aurélie Docteur le rappelle : « L’esprit est bien fait, nous savons quand nous ruminons. Une étape incontournable consiste à prendre conscience qu’une pensée – même très convaincante (Je ne vais pas y arriver”…) - est en train de se répéter dans notre tête, telle une petite musique de fond. »

« Qu’est-ce que je suis en train de ruminer ? Et quel est le contenu ? Et quel est le contenu, en général, de mes réflexions envahissantes ? » La psychologe suggère d’identifier le top 3 de ses ruminations :

« Quels commentaires sur moi ces idées fixes engendrent-elles ? »

« Ces commentaires évoquent-ils des petites phrases assassines qui peuvent raisonner depuis mon (lointain) passé  ? »

« Quel contexte, quelles situations favorisent le processus ? Est-ce je rumine systématiquement quand je suis chez moi, seul, à bosser devant mon ordinateur ? Ou plutôt dans la rue ? Ou bien au boulot avec des collègues ? » « Si l’on veut changer la donne, conseille Aurélie Docteur, il faut repérer les récurrences, les points communs. »

LES ACTIONS À MENER 

Pratiquer l’auto-observation : « On change mieux ce que l’on a bien observé de son comportement, de ses pensées, de ses émotions, insiste Aurélie Docteur. Même si le constat n’est pas toujours agréable. On peut se donner un petit temps, par exemple tous les soirs ou tous les jours, si possible à peu près à la même heure, pour noter des moments où l’on a ruminé. En précisant bien le contexte et le contenu de sa rumination : étiez-vous seul ? Ou en compagnie de qui ? Avez-vous anticipé une situation stressante ? Ressassé une remarque blessante ?... »

S’entraîner à passer en mode « résolution de problème » : « Il y a des ruminations productives, développe la psychologue. Comment vais-je faire pour mener à bien demain cette présentation, parler à mon boss, comprendre ce nouveau logiciel… ? Celles qui bloquent et conduisent en général à des conclusions négatives sont beaucoup plus abstraites et relèvent le plus souvent du pourquoi (Pourquoi je n’y arrive pas ? Pourquoi est-ce que j’ai fait ça ? Pourquoi m’a-t-il ou elle dit ça ?…). L’idée est de transformer le pourquoi en comment. Savoir se dire, dès que la fenêtre pop-up s’ouvre : Stop, tu es en train de boucler, mais quel est concrètement le problème ? Et comment faire pour le résoudre ? Mon problème, c’est celui-là, à ce moment-là, il a une solution. »

Apprendre à défusionner de ses pensées enfermantes, à se décentrer : « Pour cela, toutes les pratiques d’ancrage utilisées en méditation sont précieuses, explique Aurélie Docteur, parce qu’elles ramènent au moment présent. Alors que lorsqu’on rumine, on est souvent bloqué dans le passé ou dans le futur. »

Pour détourner notre attention d’une pensée obsédante, et sortir de ces schémas cognitifs automatiques, la psychologue suggère :

Des exercices de respiration (ne serait-ce que se concentrer sur le va-et-vient du souffle), notamment la cohérence cardiaque (voir les applications dédiées).

Les techniques de grounding (ou d’ancrage) comme le 5-4-3-2-1 », qui permet de déployer son attention sur ses cinq sens : on observe cinq choses que l’on voit, puis quatre choses que l’on touche, trois choses que l’on entend, deux choses que l’on sent, et éventuellement une chose que l’on goûte. On réintègre le corps, ici et maintenant.

Le « questionnement socratique » : votre pensée est-elle vraie, à l’épreuve des faits ? Vous fait-elle du bien ? Est-elle utile ?

► La recherche d’alternatives de pensée. L’idée n’est pas de se convaincre du contraire de ce que l’on ressasse, mais de se demander : « Je peux penser à ça, mais face à la même situation de départ, qu’est-ce que je peux penser de différent, pas forcément positif, mais vrai aussi ? Et si j’étais observateur de la scène, qu’est-ce que je penserais ? Et qu’est-ce j’aurais pu penser, moi, à un moment où j’allais mieux, où j’étais peut-être moins stressé, moins fatigué, moins triste ? » « Il ne faut surtout pas lutter contre une idée répétitive, essayer de la stopper, souligne Aurélie Docteur, mais l’observer, et voir ce qu’on peut en faire. Faire un pas de côté. » ●

 

1. Maître de conférences en psychologie clinique et en thérapie comportementale et cognitive à l’université Paris-Nanterre, elle est notamment coautrice avec Christine Mirabel-Sarron,  de Pratiquer la thérapie de pleine conscience (MCBT) pas à pas (Dunod, 2021).