Janvier 2026
UNE
AUTRE POLICE EST POSSIBLE, ET LES POLICIERS ONT TOUT A Y GAGNER
Marie
LAJUS et Marc-Olivier PADIS
Le Monde - Dimanche 23 - Lundi 24 novembre 2025
Les
méthodes policières en France provoquent la défiance d’une partie de la
population, ce qui accroît d’autant la perte de sens ressentie par les
fonctionnaires chargés du maintien de l’ordre, constatent l’ancienne préfète et
le directeur des études de Terra Nova
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ropos
indignes tenus par des gendarmes à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), « Nous
ne sommes pas dans le même camp ! », lancé avec morgue par un
préfet de police à une manifestante, accusations récurrentes de violences
policières auxquelles répond invariablement une défense ministérielle pointant
la difficulté du contexte et les dérapages individuels… La France est-elle condamnée
à voir s’opposer ceux qui prétendent que « tout le monde déteste la
police » avec les défenseurs d’une logique policière immuable, incapable
d’autocritique et de renouvellement ?
A
rebours de la plupart des pays développés, les méthodes policières mises en
œuvre en France creusent un hiatus avec nombre de nos concitoyens, qui accroît
d’autant la perte de sens professionnel ressentie par les policiers.
Les temps majeurs d’intervention des
forces de l’ordre ces dernières années (crise des « gilets jaunes »,
périodes de confinement, etc.) et les pratiques plus quotidiennes de
sécurisation des quartiers ou des événements publics dessinent une conflictualisation croissante de la posture de la police
vis-à-vis de la population.
Les
comportements de manifestants ou de délinquants auxquels sont confrontés les
policiers ne sont certes pas en reste dans la radicalité violente. Mais nous
sommes convaincus qu’une autre manière de faire la police est possible, qui
permette de sortir de cette spirale d’hostilité réciproque et commence par une
analyse critique de nos méthodes. La réponse à la crise sanitaire de 2020 a
illustré une logique française plus punitive que pédagogique, focalisée sur les
chiffres et dépourvue de message préventif. La démultiplication des
verbalisations, sans commune mesure avec les pays voisins, a eu pour effet
d’aggraver les tensions dans les quartiers et l’incompréhension d’une partie du
public. Les contrôles d’identité pratiqués massivement alimentent un sentiment
de discrimination et d’arbitraire, provoquant insultes et outrages. Peu
questionnés sur leur efficacité, ils ont pourtant été circonscrits dans
d’autres pays sans augmentation corrélative de la délinquance.
Usage excessif de la force
Au
moment de la crise des « gilets jaunes », face à des foules qui mêlaient
auteurs de violence avérées, retraités et « néo-manifestants », l’usage
excessif de la force a entraîné de graves blessures et polarisé l’opinion, sans
décourager les mobilisations. Lors de situations aussi différentes que la
finale de la Ligue des champions au Stade de France (2022) ou la gestion de
manifestations syndicales, la police fait régulièrement un usage inadapté de la
coercition : recours à des armes dangereuses, gardes à vue préventives,
pratique de la « nasse », conduisant à immobiliser plusieurs
heures, à bousculer et à interpeller des manifestants pacifiques mêlés aux
fauteurs de troubles.
Les agents eux-mêmes sont mis en
difficulté, placés dans des situations propices aux écarts et aux « dérapages ».
La logique du « chiffre », introduite sous Nicolas
Sarkozy, a conduit les policiers à une posture de chasseur plus que de « gardien
de la paix », sans efficacité démontrée. Les tenues se sont
militarisées et assombries, générant une image distante et anxiogène. Pointant
des besoins réels, les opérations « Place nette » ou les « nettoyage
de quartier » répondant à une volonté d’affichage immédiate et
de présence offensive plus que d’impact de longue durée. Les agents y sont
exposés à commettre des fautes professionnelles passibles de poursuites pénales
et disciplinaires. L’hostilité récurrente de nombre de citoyens qu’entraînent
ces méthodes peut conduire les policiers à perdre le sens et la considération
de leur métier.
LES MISSIONS
DE POLICE DEVRAIENT
ÊTRE FONDÉES
SUR LE DIALOGUE, LA
PRÉSENCE RASSURANTE,
LE CONTACT AVEC
LES VICTIMES PLUTÔT
QUE SUR LA SEULE PEUR
DE LA SANCTION
La responsabilité de l’institution passe
par sa capacité à dénoncer et à poursuivre les manquements individuels. Mais
elle impose surtout d’analyser les pratiques pour retrouver le chemin d’une
police dont l’autorité reposerait plus sur la confiance que sur la crainte.
Car, avant d’être individuelle, la responsabilité de la façon dont se pratique
la police est hiérarchique et politique.
Une volonté de transformation
institutionnelle et culturelle est nécessaire, il s’agit tout d’abord de
reconsidérer les missions de police du quotidien attendues par les habitants de
nos villes. Celles-ci, en commençant par le renoncement aux contrôles d’identité
comme mode majeur d’intervention, devraient être fondées sur le dialogue, la
présence rassurante, le contact avec les victimes plutôt que sur la seule peur
de la sanction. Ces missions, au coeur de la fonction
policière, doivent être mieux valorisées par la hiérarchie.
Pratiques de désescalade
Pour
ce qui a trait à l’ordre public, il faut développer les pratiques de
désescalade et de communication avec la foule. Mise en place d’officiers de
médiation pour expliquer les mouvements des forces de l’ordre ; usage des
haut-parleurs et d’écrans pour maintenir la communication ouverte ;
gradation des interventions… Ces techniques sont expérimentées ailleurs dans
des contextes difficiles, elles n’ont pas de raison d’être mises à l’écart dans
notre pays. Il faut également réorienter la formation et l’évaluation :
rester intransigeant sur les normes professionnelles, exclure le tutoiement,
mettre en place une instance indépendante de contrôle, former les policiers aux
biais culturels et sexistes, aux compétences de gestion des conflits.
Enfin, la politique de sécurité ne peut
être subordonnée à la seule communication politique. Des policiers mieux
préparés à des missions de paix publique, équipés et encadrés, capables de
nouer un dialogue sur les attentes du public, pourraient enfin se concentrer
sur les populations auprès desquelles ils oeuvrent « pour
l’avantage de tous », ainsi que leur enjoint la Déclaration des droits
de l’homme et du citoyen.
Une autre police est possible, à la
condition d’initier un profond changement de modèle, faisant passer de la
confrontation à la collaboration avec les citoyens. Les policiers eux-mêmes ont
tout à y gagner. ■
Marie Lajus
est haut fonctionnaire,
ancienne préfète et
commissaire
de police ; Marc-Olivier Padis est
directeur des études
de Terra Nova.
Ils ont rédigé ce texte avec un groupe
de policiers et de
chercheurs